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C'était à deux doigts... [FLASHBACK 1620]

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♕ Je suis Aliénor Descrières
    Sidereus Nuncius
    Annunciatore Celeste

♟ Complots : 216
♟ Arrivée à Paris : 01/07/2012
♟ Localisation : La tête dans les étoiles.
♟ Profession : Scientifique en herbe, et extra-terrestre ambulant.




Sous le sceaux du secret
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Jeu d'espion: La seule cause qui vaille la peine d'être défendue : la vérité !
Côté RP: Disponible
MessageSujet: C'était à deux doigts... [FLASHBACK 1620] Jeu 6 Sep - 12:12

Elle n’aurait pas pu prévoir. Comment aurait-elle pu ? Elle n’avait que treize ans et n’avait jamais mis les pieds hors de Quimper jusqu’à il y a quelques mois à peine. Elle n’était pas très grande et ne pesait pas bien lourd ; elle n’aurait jamais fait le poids très longtemps face à des brigands, mais elle se disait qu’elle ne possédait rien qui pourrait intéresser des bandits de grand chemin, et que cela se voyait sûrement au premier coup d’œil. Elle n’était vêtue que des vieux habits d’un de ses frères aînés et ses chaussures commençaient sérieusement à s’user, si bien qu’elle commençait à se dire qu’il serait plus confortable de continuer à pied. Son baluchon était presque vide et se balançait mollement sur son épaule, se soulevant parfois à cause du vent. En un mot comme en cent, la petite Aliénor n’avait pas grand-chose pour faire croire à des gens mal intentionnés qu’elle transportait sur elle quelque chose de valeur. Alors non, il ne lui serait jamais venu à l’esprit qu’il pouvait être dangereux pour elle de voyager seule, parce qu’elle était persuadée que n’importe qui pouvait voir les détails qui, à elle, lui sautaient aux yeux. Et surtout, il ne lui venait pas à l’esprit qu’on puisse l’agresser pour autre chose que la dépouiller de ses maigres biens.
Aliénor avait treize ans et quelques mois mais en faisait moins tout en faisant plus. Elle n’était pas bien grande et errer sur les routes depuis plusieurs mois lui avait fait perdre du poids, si bien qu’elle paraissait bien plus fragile qu’une enfant de treize ans aurait dû l’être. Mais c’était aussi une enfant très débrouillarde et qui ne riait jamais ; de toute façon elle n’avait pas grand monde avec qui rire, seule dans une forêt qui la menait elle ne savait trop où. Il y avait bien longtemps qu’elle ne riait plus, enfermée dans une famille qui n’avait jamais été capable de lui offrir que de la haine. Elle aurait aimé passer plus de temps chez le père Thomas, où elle avait toujours trouvé de la gentillesse et du réconfort bien qu’elle ne l’ait jamais avoué, et où elle avait pu rencontrer sa seule et unique amie, Raquel –qui devait rester sa seule et unique amie quelques années encore. Ces deux personnes avaient été les deux seuls points positifs de sa misérable enfance, et voilà qu’elle les laissait derrière elle sans aucun espoir de retour. Elle aurait pu se cacher chez le père Thomas, mais elle était sûre que c’était le premier endroit où on l’aurait cherchée, et trouvée. Quitter la ville avait été la seule option possible. De plus, elle avait ainsi pu se rendre à Luçon où elle avait espéré pouvoir rencontrer l’évêque afin d’obtenir au moins les noms de ses vrais parents, mais l’homme était resté introuvable, et les moines aussi hermétiques que des portes de prison. En somme, Aliénor était repartie bredouille. Et maintenant qu’elle n’avait plus de but, plus d’endroit où aller, elle errait dans les bois en espérant que ses pas la mèneraient à une ville quelconque. Tout ce qu’elle demandait, c’était de ne pas revenir sur ses pas. Tout, sauf retourner à Quimper.

Il devait être près de midi lorsqu’elle décida de faire une pause. Elle dénicha un petit ruisseau au bord duquel elle choisit d’installer son campement de fortune, et y laissa ses affaires pour explorer les environs, à la recherche de quelque chose à se mettre sous la dent. Avec l’expérience, elle avait fini par distinguer les fruits comestibles de ceux qui ne l’étaient pas, et grâce aux moments passés chez le père Thomas elle avait même appris à distinguer les parties mangeables et immangeables sur les animaux. Elle n’avait plus qu’à se débrouiller pour en attraper un –ce qui était rare- et faire un feu –ce à quoi elle réussissait déjà bien mieux. Ce jour-là devait être jour de diète ; elle se contenta de quelques fruits ramassés sur des buissons et de pain rassis qu’il lui restait des marchands hollandais. Assise sur un tronc d’arbre couché, elle déjeuna tranquillement en levant les yeux pour observer les feuillages au-dessus de sa tête. Un chêne et un châtaignier. Elle les avait reconnus au premier coup d’œil. Regardant par terre, elle aperçut des châtaignes tombées de leur arbre. Ca lui ferait au moins une petite réserve pour les jours à venir…

Le bruit se fit entendre alors qu’elle buvait à l’eau du ruisseau. Un bruit comme un froissement de feuilles qu’Aliénor avait appris à vite identifier. Aussitôt sur ses gardes, elle se redressa d’un bond et jeta un regard circulaire autour d’elle. Rien. Pourtant, se disait-elle en fronçant les sourcils, elle avait bien entendu quelque chose. Un animal ? A moins qu’elle n’ait rêvé ? Tout à coup les arbres de la forêt lui parurent plus menaçant, et chaque bruit plus rapproché et plus effrayant. Elle avait beau être en cavale depuis plusieurs mois, elle restait une gamine certes très intelligente, mais terriblement impressionnable. Ses frères en avaient souvent joué à ses dépens, mais dans la forêt où la solitude démultipliait tout par cent, il était facile de passer de la tranquillité d’esprit à l’angoisse la plus profonde… Aliénor déglutit, l’oreille aux aguets. Elle était sûre d’avoir entendu un bruit bizarre. Des loups ? A pas de velours, elle recula. Crier à l’aide ne lui vint même pas à l’esprit ; peu bavarde par nature, le silence de la forêt lui avait fait perdre complètement l’habitude d’élever la voix. Elle était plus promptement prête à détaler qu’à hurler…
Une deuxième fois, le bruit se fit entendre. Les muscles de son corps aussi tendus qu’il était possible de l’être, elle guetta. Et osa parler.

« Il y a quelqu’un ? » demanda-t-elle d’une voix bien incertaine.

D’abord, seul le silence lui répond, et le bruissement des feuilles à cause du vent. Sourcils froncés à cause de l’inquiétude, Aliénor jeta un dernier regard perplexe autour d’elle en se demandant si elle devait partir, et retourna à reculons là où elle avait laissé ses affaires. Elle rassembla le tout dans son baluchon et s’éloigna de là en jetant des regards méfiants autour d’elle, commençant à se demander si ce n’était pas son imagination qui lui avait joué des tours. Mais dans son cerveau de gamine de treize ans persistait la conviction qu’elle avait bien entendu quelque chose. Une conviction qui continuait de la titiller lorsqu’elle se trouva confirmée.
Elle avait à peine parcouru quelques dizaines de mètres, plongée dans ses pensées –comptait-elle ses pas ou réfléchissait-elle à quelque chose ?- lorsqu’une ombre se dessina dans son dos et ne lui laissa même pas le temps de se retourner pour l’identifier. Deux mains se refermèrent sur elle, cherchant à l’immobiliser, alors qu’elle commençait déjà à se débattre furieusement. Incapable de voir le visage de son ou ses agresseurs, elle ne pouvait qu’essayer de se dégager avec force coups de poings et coups de pieds. Elle voulut même griffer et mordre, comme un vrai petit chat sauvage, et réussit à planter ses dents dans l’avant-bras d’un des deux hommes, qui laissa échapper un cri de douleur. Aussitôt elle donna un coup d’épaule pour se dégager et parvint à se faufiler entre les bras du bonhomme et détaler. Mais elle n’avait pas fait trois mètres qu’elle fut rattrapée par le deuxième.

« LÂCHEZ-MOI ! Je n'ai rien fait, je n'ai rien à vous donner ! LAISSEZ MOI TRANQUILLE ! » hurlait-elle maintenant en priant très fort pour que quelqu’un l’entende. C’est beau l’espoir !
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♕ Je suis Grimaud

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♟ Arrivée à Paris : 06/08/2012



MessageSujet: Re: C'était à deux doigts... [FLASHBACK 1620] Mar 11 Sep - 23:18

Spoiler:
 

Grimaud était désespéré. Ses vêtements étaient encore humides, et grattaient horriblement. Il n'avait pas dormi de la nuit, ou si peu. Ce n'était pas vraiment ces courants d'air glacés, ni la forte odeur de crottin, pas plus que cette paillasse immonde lui faisant office de lit qui lui avaient ôté tout sommeil. Certes, il avait déjà été mieux installé, il faut bien le reconnaître, mais enfin, ne s'était-il pas déjà couché dans la boue et les feuilles mortes, à attendre le sommeil, recroquevillé dans des draps sales et déchirés ? Dans son état, il aurait pu même dormir à même le sol. Seulement, il y avait cette rougeur qui ne le lâchait pas, cette rougeur qui enflammait encore sa joue, mais dévorait bien davantage son cœur. Oui, il n'était rien, rien de plus qu'un simple valet, un servile laquais au service de plus puissants que lui, un chien bâtard ne pouvant que courber l'échine face aux exigences de son maître. Cependant, était-ce là une raison suffisante pour qu'il soit traité en moins que rien, pour qu'on l'humilie, et cela en public ?

A vrai dire, le serviteur de se souvenait même plus de la cause du courroux de son maître. Oh, bien sûr, la fatigue les rendait tous deux irritables. Cela faisait déjà quelques mois qu'ils courraient sur les traces d'une gamine insaisissable. Service du Cardinal. Et puis, il avait peut-être été impertinent, c'est vrai. Mais enfin, ne l'avait-on pas poussé aux abois ? Son maître avait tenté de passer sa colère sur lui, de mettre sur son dos l'insuccès de sa mission. C'était une mauvaise idée de chercher à se défendre, d'avoir été plus amer, plus agressif qu'il ne le fallait. Alors de Morville l'avait puni. Le coup n'était même pas élégant. Le crochet l'avait cueilli, sans défense, juste en dessous de ses pommettes saillantes. Il y avait eu ce claquement sourd, le bruit des phalanges meurtrissant la chair, rien de plus. Et puis cette brûlure, qui vous ronge le cœur plus facilement que l'acide. Cette amertume haineuse qui transparaissait dans son regard. Mais il était redevenu raisonnable, hélas. Un peu plus pâle peut-être qu'auparavant, le servile laquais s'était incliné devant son maître, vaincu, humilié. Il n'était rien, et retournait à ce néant, pendant que son maître, jouissant de son propre sadisme, le congédiait avec mépris, un rictus victorieux déformant ses fines lèvres. De Morville était garde du cardinal. Il pouvait se permettre d'écraser cette vermine sans nul regret.

Grimaud en avait été quitte pour dormir avec les montures, sans la moindre bouteille pour se consoler. Seule une amère soif de vengeance put remplacer les délices de l'alcool, engourdissant l'esprit par des promesses irréalisables.



La journée était maussade, tout comme Grimaud par ailleurs. Seul son maître semblait avoir retrouvé un peu d'entrain, et son rictus carnassier était celui du prédateur flairant sa proie. Cela n'augurait rien de bon. En particulier pour la proie en question, si elle tombait entre les griffes du cardinaliste. Pour le moment, Grimaud ne s'en souciait pas vraiment. Il avait la désagréable sensation que ses yeux cherchaient à rentrer plus profondément dans leurs orbites, et les cahots de sa monture n'étaient pas pour améliorer son humeur. L'air était froid et humide, une mauvaise bise soufflait, et ses habits étaient bien trop usés pour lui tenir chaud. Pour l'instant, l'impatience de son maître lui épargnait son sadisme habituel, ses remarques cinglantes et toujours désobligeantes. Il avait réussi à débusquer une piste dans ce bouge. Une autre. La belle aubaine ! Les indicateurs du Cardinal étaient, selon toute évidence, plus mauvais les uns que les autres, et cette journée allait être elle aussi gâchée, à errer au hasard sur des chemins boueux et mal entretenus. Au final, en bon serviteur, il allait devoir supporter sa propre fatigue et la déception de son maître. Comme toujours. Depuis l'affaire de ce fils de marchands hollandais, tout allait de mal en pis. A commencer par la météo. Et il n'y avait rien de plus triste que de chevaucher aux côtés d'un homme haïssable sous un ciel plombé par les nuages gris. Enfin... Au moins pouvaient-ils manger à leur faim. Et aux frais de son excellence le Cardinal.

Il y avait eu cette épaisse fumée. Et puis ces traces de pieds menus, imprimés dans une boue encore fraîche. De Morville avait immédiatement fait stopper les montures, une lueur d'exaltation parcourant fugacement son regard de fouine. Ses instincts de prédateur s'étaient réveillés. Il mit pied à terre, dégagea son épée, suspendit ses pistolets à sa ceinture, puis entreprit d'attacher son cheval à un arbre proche, un peu en retrait de la route. De mauvaise grâce, Grimaud suivit son exemple. Cette chasse à l'homme – ou plutôt à l'enfant – lui déplaisait. Sans doute lui rappelait-elle quelques mauvais souvenirs encore trop récents pour lui. L'éclat d'un coup de feu, cette peur nichée toujours près du cœur, ces terribles insomnies. Cela faisait à peine plus d'un an... Cette fois, il était du côté du pouvoir, des chasseurs. Il n'aimait pas vraiment cela, bien sûr, mais il n'avait pas le choix. Ce n'était pas lui qui avait fait de la capture d'une enfant une affaire d'état – car il fallait bien que ce soit une affaire d'état, pour que le Cardinal envoie un de ses gardes. Il devait se contenter d'obéir, et de prier pour qu'il ne se retrouve pas un jour à la place de cette enfant. Il estimait avoir déjà assez payé.

Ils avançaient à couvert, piétinant allègrement les orties, évitant les pièges formés par ces ronces sournoises, se glissant d'arbre en arbre, en veillant à rester le plus discrets possible. Ils apercevaient maintenant ce feu de camp mal construit, fumant allègrement, ce misérable baluchon, posé à même le sol, d'où s'échappaient quelques misérables châtaignes. Et puis cette silhouette si menue, si fragile, penchée au dessus de l'eau vive d'un ruisseau. De Morville fit un discret signe à son serviteur. Il devait se débrouiller pour l'attraper. Lui l'interrogerait. Grimaud esquissa avec ironie une légère révérence. De toute façon, il n'avait pas le choix. A lui les tâches ingrates. En voyant ce dos brisé, ces bras trop maigres, tendus vers l'eau fuyante comme pour stopper son cours, il eu pitié de cet enfant. Cela aurait pu être lui. Non. C'était lui. Tous les miséreux poussaient les mêmes cris, avaient ces mêmes yeux hallucinés, répétaient les mêmes gestes, se débattaient tant bien que mal pour survivre, dans l'ombre des grandes gens, qui vont à leurs affaires sans leur prêter la moindre intention. Il avait pour ordre de se capturer lui-même, de se livrer aux cardinalistes. Cruelle ironie. Mais non. Il n'était plus un miséreux. Il vivait pleinement à présent, gagnait quelques misérables piécettes quotidiennement, mais en vivait sans trop s'en plaindre. D'ailleurs, ses gages dépendaient peut-être de cette ridicule capture.

Il fit un pas en avant, se faufila entre les branches basses de ce chêne vigoureux. Sa proie se releva immédiatement, craintive, jetant un regard circulaire autour d'elle. Diable, c'est qu'elle avait l'oreille fine en plus ! Grimaud se plaqua contre le tronc de l'arbre, attendit. Il était encore trop loin. Avec un sourire moqueur, il fit signe à son maître d'armer ses pistolets. Pour être sûr que l'enfant ne s'échappe pas. De Morville le fusilla du regard. Hochant les épaules, Grimaud s'accroupit et s'avança à nouveau vers cette silhouette si frêle, si fragile. Où était le plaisir de la chasse si la proie ne pouvait se défendre ? Il se faufila à travers un taillis de charmes, pestant intérieurement contre ces ronces qui entravaient ses mouvements. En voilà une qui s'agrippait à nouveau à sa tunique ; avec un mouvement un peu trop brusque, il se dégagea. Le froissement de feuilles alerta à nouveau l'oreille fine de l'enfant. Dame ! Voilà ce qu'on appelait une proie bien alerte ! Il la vit se redresser, craintive, et appeler, timidement. La peur transparaissait dans sa voie enfantine. Oh, bien sûr que Grimaud aurait bien voulu lui répondre ! Il n'était pas mauvais bougre, et aurait bien volontiers refusé cette tâche, s'il l'avait pu. Mais il était au service d'un garde du Cardinal, et il devait obéir. Alors il obéit. Et garda le silence. Il n'avait pas le choix, bien que cette affaire le chagrinât. C'est que cet enfant, c'était lui, c'était sa propre enfance, c'était toute cette misère dans laquelle il avait grandi, à travers laquelle il avait dû se tracer sa propre voie, et avec ses seules mains nues, s'il vous plaît. Il aurait bien voulu que cette maudite proie s'échappe à jamais, qu'elle coupe à travers le ruisseau, qu'elle s'envole au loin ! Mais non. Voilà qu'elle refaisait craintivement le baluchon, et se dirigeait à nouveau vers la route. Grimaud la maudit intérieurement. Eh bien, tant pis pour ce sale garnement ! Qu'il soit un peu plus prudent, que diable ! Il poussa un dernier soupir. Puis, comme l'enfant passait prêt de son affût, il bondit sur lui, silencieusement.

Ses deux bras enserrèrent vigoureusement leur proie, l'arrachèrent du sol tandis que ses mains se refermaient sur ses poignets pour assurer sa prise. Il l'arracha du sol et tenta d'esquisser quelques pas vers son maître. Seulement, cette fragile et craintive créature qu'il avait aperçu buvant l'eau du ruisseau ne semblait pas apprécier le traitement qui lui était réservé. Elle se mit à se démener comme un beau diable et à crier à la ronde. Grimaud encaissa les coups sans ciller, raffermit sa prise. En pure perte. Les admirables petites dents d'ivoire de cette pauvre créature se plantèrent férocement dans son avant-bras. Le serviteur poussa un cri de surprise, tenta de bloquer l'enfant contre son buste. Mais il avait desserré les bras un bref instant, et cela avait suffit pour que son prisonnier s'échappe, prenne la fuite. Il regarda avec tristesse l'enfant. Il se retrouvait maintenant au prise avec monsieur de Morville. Qui n'avait pas vraiment l'âme d'un père. Il lui tordit le bras, l'étendit de force contre le sol boueux afin de l'immobiliser. Bloquant l'avant-bras du gamin sous son genoux, l'écrasant sous son poids, il souriait enfin triomphalement.

« Eh bien il me semble que cette jeune fille, en plus d'être habillée comme un jeune garçon, a le goût du combat ! Tu verras ma mignonne, moi aussi j'aime me battre, et j'apprécie tout particulièrement le goût du sang ! Et puisqu'on semble bien s'entendre, je suis sûr qu'on a plein de choses à se dire, pas vrai ? Tu ne viendrais pas de Bretagne par hasard ma mignonne, non ? Quimper, ça ne te dit rien ? Allons allons, avec ta tête maladive, tu sors sûrement d'une de ces landes misérables et venteuses ! Mais ta famille dis-moi, où elle est ta famille ? Tes parents t'ont abandonné ? Ou bien – oh, ce serait vraiment vilain de ta part – ou bien c'est toi qui a abandonné ta famille ? Alors ? Allez, réponds, sale peste ! »

Grimaud se tenait là, interdit, maintenu à distance par la crainte que lui inspirait son maître. Que pouvait-il faire, sinon masser son bras endolori par la morsure de cette gamine ? Non, il n'était pas – et ne serait jamais – un de ces chevaliers blancs, un de ces héros désintéressés risquant leur vie pour sauver l'honneur d'un inconnu. Il n'avait ni épée ni pistolet, et d'ailleurs, il ne tenait pas particulièrement à finir pendu. C'était une mort pour le moins désagréable, et relativement grotesque. Alors non, tant pis pour l'enfant, il ne tenterait pas d' action d'éclat, ne se rebellerait pas contre son maître ni se dresserait face aux ordres du Cardinal. Il n'était rien pour les puissants du royaume, et tenait à rester ce rien, ce qui lui assurait une vie sinon opulente, du moins paisible. D'ailleurs, il n'avait plus rien à faire là. De Morville poursuivait sa mission, et n'avait pas besoin de lui pour cela. Autant aller s'occuper des montures. Les braves bêtes ne causaient rarement d'ennuis, et ne demandaient rien, sinon un peu d'avoine et d'eau fraîche.

Il allait d'ailleurs partir, se détourner de ces cris, de cette souffrance, de cette enfant trop jeune, trop maigre surtout. Pour un peu il lui en aurait voulu, sa misère en devenait indécente, intolérable, c'était une accusation aveugle lancée à la face de ce monde trop propre, trop imbu de lui-même. Non, tant pis pour elle, il avait souffert lui aussi, chacun son tour après tout ! Il fallait qu'il cesse de penser à elle d'ailleurs, tant pis pour sa misérable conscience de valet servile, tant pis pour ces souvenirs qui l'assaillaient. Allez. Tant pis. Il s'arrachait presque avec regret de cette scène misérable, comme s'il avait oublié quelque chose, comme s'il regrettait de ne pouvoir rien faire. Bah... Il ne faisait qu'obéir. Il allait s'occuper des chevaux, fermer les yeux, se boucher les oreilles. Surtout, ne rien dire, ne pas commenter. Éviter les dangers, éviter les querelles. Se faufiler comme une ombre, silencieusement. Servir son maître sans rien demander de plus. Le prix de la tranquillité.

Mais non, cela ne suffisait pas. Et il ne put s'empêcher de se retourner lorsqu'il entendit ce gémissement lamentable. Et, tout bon serviteur qu'il était, il ne put s'empêcher de voir. Voir cette gamine, étalée dans les feuilles mortes. Voir son maître, écraser l'enfant sous son genou, et puis lui tordre le bras, le remonter toujours plus haut dans le dos, voir sa main s'agiter, se crisper, atteindre ses omoplates saillantes, s'agiter encore un peu, comme une bête morte. Il voyait la gorge de l'enfant se tendre, son menton se dresser vers le ciel pour tenter d'échapper à cette douleur inexorable, qui montait, montait toujours, lui déchirant le coude, l'épaule. Il voyait surtout ces larmes qui commençaient à apparaître dans les yeux de la gamine, larme de rage, de peur, d'impuissance... Il ne savait. Mais toujours la voix douceâtre de De Morville résonnait, pleine de haine, pleine de violence, et toujours les mêmes questions, cinglantes comme des coups de trique. Et Grimaud voyait bien qu'elle ne parlerait pas – comment le pouvait-elle ? – et se voyait à sa place, impuissant face à la haine du monde, cette haine qui écrasait les gamins des rues, les gamins dépossédés. Il se voyait, broyé par la suffisance de ces nobles, de ces bourgeois, et puis la haine qui transpirait toujours alors qu'ils triomphaient, qu'ils écrasaient cette vermine sans toit, sans famille, et l'immonde jouissance qu'ils en retiraient. Il avait déjà vécu cette scène, il le savait, il se voyait encore, debout face au canon noirci d'un vieux pistolet. Mais il n'était pas désarmé alors, mais il n'était pas plaqué au sol, il pouvait encore se débattre – et il en avait profité, d'ailleurs. Non. Il ne pouvait pas fermer les yeux cette fois. Il ne pouvait pas se taire.

« Elle ne parlera pas. »

Brusquement, de Morville s'était immobilisé. Il releva la tête, plongea ses yeux haineux dans ceux de son serviteur. Grimaud avait rapidement perdu l'habitude d'interagir dans les affaires de son maître. Il savait pertinemment que c'était une mauvaise idée. Une très mauvaise idée. Son maître avait lentement relâché le bras de la gamine, mais continuait de l'écraser de tout son poids. Ses narines dilatées n'annonçaient rien de bon. Il n'aimait pas être interrompu dans son travail. Et ceci particulièrement lorsque ce travail lui avait été imposé par le Cardinal. Il ne comprenait pas pourquoi son serviteur, qu'il pensait avoir suffisamment muselé, se rebellait soudainement. De la pitié ? Un chien comme lui, éprouver de la pitié ? Peut-être. Grimaud lisait cette surprise dans le regard du cardinaliste, noyée au milieu d'un flot de haine pour le misérable qu'il était. Il triomphait intérieurement. Oui, peut-être avait-il eu pitié de l'enfant. Mais là n'était pas le principal, il aurait très bien pu l'aider d'une autre façon, plus discrètement peut-être, s'il l'avait voulu. Il y avait autre chose. Il y avait la brûlure du coup reçu la veille, cette marque apposée sur son cœur par le fer rougi de la honte. Il y avait ce désir de vengeance, de renverser son maître à son tour, de le rabaisser comme il avait été lui aussi rabaissé. Et cette surprise qu'il lisait dans les yeux de De Morville constituaient déjà un début de revanche : son maître ne le comprenait plus, son maître perdait le contrôle ! Alors, avant qu'il ait eu le temps de prendre la parole, il poursuivit :

« Elle ne parlera pas. Elle a trop peur, elle doit nous prendre pour des brigands, des vauriens, que sais-je ! Une gosse perdue comme ça au milieu des bois, affamée, et qui se fait ainsi capturer... Dame, c'est bien normal qu'elle ne parle pas, qu'elle panique ainsi ! Donnez-lui donc de quoi manger, expliquez-lui le pourquoi de sa capture, dites-lui qu'elle ne risque rien, mettez la en confiance que diable ! Il faut lui donner envie de parler, pas l'agresser de la sorte, sauf votre respect monseigneur ! Allez, un gentilhomme de votre trempe saura trouver les bons mots, j'en suis certain ! »


Grimaud exultait. Il voyait à nouveau cette haine pure qui s'emparait du cardinaliste, cette furie incontrôlable, mais qu'il ne pouvait se devait de contenir bien malgré lui, cette soif de vengeance, de violence inassouvies et qu'il ne pouvait satisfaire sur-le-champ. Le serviteur apercevait nettement les muscles de sa face se contracter, ces grimaces menaçantes, ces regards furibonds. De Morville aurait tout donné pour pouvoir le frapper, le frapper immédiatement, laver l'affront que lui avait infligé son propre serviteur, essuyer cet outrage indigne pour un homme tel que lui. Le frapper, le frapper encore et encore, jusqu'à ce que le sang coule, jusqu'à ce qu'il se torde de douleur, jusqu'à ce qu'il implore pitié. Et refuser cette pitié à l'instant fatidique, pour que le misérable qui avait oser l'agresser de la sorte s'humilie encore plus, pour qu'il renie son humanité, pour qu'il ne redevienne qu'une bête blessée, une bête servile et obéissante. Mais non, il ne pouvait pas, et c'était ce misérable qui l'humiliait encore et encore ! Son serviteur ! Cet incapable, ce bâtard des grands chemins ! De Morville fulminait. Il ne contrôlait plus rien, il n'était qu'un incapable à présent, prisonnier de cette gamine qu'il écrasait, et qui lui empêchait tout mouvement, lui ôtait, pour le moment toute possibilité de revanche.

« Monseigneur sait bien que je ne cherche qu'à lui être agréable et utile, et que si jamais mes conseils s'avèrent mauvais, il pourra légitimement me punir... »


Grimaud poursuivait, encore et toujours, sur ce ton mi-servile, mi-impertinent.

« J'accepterai sans broncher la correction que voudra bien me donner mon maître si j'ai le malheur de lui déplaire... Cependant... Je vous prie de bien considérer ce que je vous ai dit... Dame, je sais bien ce que je mérite si l'enfant s'échappe par ma faute ! Et puis s'il faut qu'elle se serve dans mes propres réserves de nourritures, eh bien qu'il en soit ainsi ! Si monseigneur veut bien ordonner... »

De Morville se sentait pris au piège, acculé par ces faux-semblants d'obéissance, cette servilité hypocrite. Embarrassé par cette gamine qu'il avait sur les bras, il ne pouvait se défendre face à cette traîtrise venant de son propre serviteur. C'était toute sa crédibilité, toute son autorité qui se retrouvaient ébranlées, sans même qu'il puisse reprendre le contrôle de cette situation. Grimaud avait toutes les cartes en main, et faisait ou défaisait le jeu selon ses envies, faisant rouler son maître dans la fange de l'humiliation, et s'en délectant allègrement. De Morville savait qu'il ne pouvait pas reprendre la main. Pas tout de suite. Il n'avait aucune prise sur son serviteur pour le moment. Il ne pouvait qu'attendre, ravaler sa haine et son mépris, se plier au jeu de son adversaire pour espérer le surprendre et le renverser plus tard. De toute façon, quoi qu'il fasse, il ne pouvait se permettre de lui désobéir délibérément. Il gardait encore le contrôle des apparences, des règles sociales. Le cardinaliste était joueur, certes, mais ne jouait que pour gagner. Il saurait bien se montrer assez patient pour écraser tôt ou tard cette vermine qui se permettait de le défier. Il s'inclinait devant son serviteur pour l'instant, mais sa détermination et sa haine n'en étaient que renforcées. Il se vengerait.

« Eh bien, puisque mon misérable serviteur semble enfin décidé à remplir son office, occupe-toi donc de cette fichue gamine, et fais en sorte qu'elle soit mieux disposée à répondre aux questions d'un serviteur du Cardinal ! Et si elle ne se décide pas à parler... Tu sais pertinemment ce qui t'arrivera. »


Grimaud s'inclina respectueusement devant son maître, tandis que celui-ci relevait de force sa prisonnière et la jetait vers son serviteur. Il la saisit sans douceur, l'attrapant au niveau de ses coudes qu'il fit passer dans son dos, la poussa vers l'avant, veillant bien cette fois à ce qu'elle ne lui échappe pas. Il avait encore le souvenir de ses dents plantées dans son avant bras qui, par ailleurs, l'élançait toujours. Jamais il n'avait vu une telle furie. De Morville passa devant, comptant bien reprendre les choses en main, sous le regard moqueur de son serviteur. Grimaud ne savait alors pas dans quelle galère il s'était embarqué, il ignorait quels châtiments allait lui faire endurer son maître. A vrai dire, il ne s'en souciait guère. Il voulait savourer son triomphe, cette douce vengeance. Oui, il n'était rien qu'un misérable vaurien, un serviteur sans foi ni loi. Mais cela l'empêchait-il d'avoir son amour propre, cela lui enlevait-il le droit de défendre sa propre dignité ? L'honneur n'était pas un privilège de la noblesse après tout. Il vivait, et il voulait vivre librement, sans que l'on ne cherche à salir cette misérable existence, cette chose si fragile à laquelle, malgré tout son bon sens, il tenait quelque peu.

Il hésita un peu, puis, s'approchant de l'oreille de sa captive, il lui lança discrètement :

« Évitez quand même de le provoquer. Je crains qu'il ne soit d'assez méchante humeur. »


Et il la poussa encore de l'avant, souriant allègrement, savourant les délices d'une douce vengeance. Pour un peu il en aurait remercié la gamine.
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Jeu d'espion: La seule cause qui vaille la peine d'être défendue : la vérité !
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MessageSujet: Re: C'était à deux doigts... [FLASHBACK 1620] Ven 12 Oct - 16:01

Spoiler:
 

Le deuxième homme était plus grand et, semblait-il, plus fort que le premier. Du moins était-ce l’impression confuse qu’Aliénor en avait alors qu’elle sentait l’étreinte de fer se resserrer sur elle, les bras de son agresseur plus solides qu’un étau d’acier et plus douloureux que les serres acérées d’un rapace. Une fois de plus, elle se débattit de toutes ses maigres forces, avec l’énergie du désespoir de la proie qui sent venir sa dernière heure et qu’un instinct de survie qu’elle ne connaissait pas mais n’avait pas le temps de comprendre poussait à chercher une issue, encore une, une dernière, pour échapper au carnivore qui allait probablement l’achever d’ici une dizaine de secondes. Son cerveau était passé du mode réflectif à un nouveau mode qui jusque-là lui avait été totalement inconnu. A cet instant précis, la petite fille s’apparentait plus à l’animal qu’à l’être humain : traquée comme une bête, elle était forcée d’en adopter le comportement par pur réflexe si elle espérait décrocher une chance de s’en sortir, un ticket de rationnement pour quelques jours de survie supplémentaires. Du haut de ses treize ans, il lui était difficile de saisir sur le moment la portée humiliante de ce changement d’état, mais plus tard, les années passant, elle devrait toujours se souvenir de ce jour terrible sans pouvoir réprimer un frisson d’angoisse ; ce moment où un autre homme, par sa cruauté, par sa force, l’avait réduite à l’état d’une proie, d’un animal entièrement focalisé sur son seul instinct et non plus un désir, mais un besoin : survivre. Se battre comme une démente pour ce qui devrait être un droit, se battre pour échapper à la morsure mortelle du prédateur qui, manifestement, trouvait un certain plaisir dans cette traque organisée dont elle ne devinait que très confusément les limites du filet.

Combien d’hommes y avait-il ? Etaient-ils seulement deux, celui qu’elle avait mordu et celui qui maintenant tentait de l’immobiliser ? Ou bien y en avait-il d’autres, cachés derrière les arbres et prêts à lui bondir dessus à leur tour si elle s’échappait encore ? Etaient-ce des prédateurs solitaires ou une meute de loups ? Elle n’eut guère le temps de lever les yeux pour regarder autour d’elle : avec une violence qui parut inouïe à son maigre corps d’enfant, elle se retrouva plaquée au sol, un bras tordu dans le dos au point qu’elle crut que son épaule allait se déboîter. Un cri de douleur franchit ses lèvres, aveu implicite de son infériorité, de son impuissance, de sa défaite. Un cri dans lequel il y avait sûrement autant de douleur que de désespoir. Elle étouffa un gémissement en sentant un objet contondant –un genou ?- s’enfoncer entre ses omoplates, écrasant un peu plus sa cage thoracique déjà salement malmenée à force d’être écrasée sur le sol. Elle chercha désespérément de l’air, la bouche ouverte comme un poisson mis hors de l’eau, mais s’étrangla à cause de la poussière qu’elle aspirait en même temps. Elle toussa, cracha, le visage aplati contre le sol terreux, incapable de bouger malgré tous les muscles de son corps tendus à leur extrême. Plus elle se débattait, plus la prise se raffermissait, comme un piège vicieux destiné à la vider de ses dernières forces. Son cœur n’avait jamais battu aussi vite. Peut-être s’agissait-là des derniers battements d’ailleurs, tant elle sentait ses forces l’abandonner un peu plus de seconde en seconde, la laissant vaincue et écrasée au sol avec une impression panique de n’être plus qu’une coquille vide soumise à la volonté de ce monstre qui la surplombait. Un monstre à la figure déformée par le sourire ignoble qui l’illuminait. Les dernières couleurs du visage d’Aliénor désertèrent ses joues. Elle était perdue. Et cette perspective la terrifiait.

« Eh bien il me semble que cette jeune fille, en plus d'être habillée comme un jeune garçon, a le goût du combat ! Tu verras ma mignonne, moi aussi j'aime me battre, et j'apprécie tout particulièrement le goût du sang ! Et puisqu'on semble bien s'entendre, je suis sûr qu'on a plein de choses à se dire, pas vrai ? »

La voix de l’homme lui agressait les tympans aussi sûrement que si on lui avait découpé la tête avec une scie. Stridente, suintant de haine et de mépris qui se plantaient dans le cœur de la gamine comme autant de lances acérées, elle la détesta immédiatement, comme elle haïssait les griffes qui l’immobilisaient au sol. Réunissant ses dernières forces, elle tenta encore une fois de soulever ce poids titanesque qui l’écrasait, te Atlas portant le monde sur ses épaules, mais manifestement elle avait sûrement plus en commun à cet instant avec un vermisseau qu’avec la divinité grecque. Elle étouffait. Lentement, mais sûrement. La poussière rentrait dans ses poumons, en ressortait plus ou moins dans une toux poisseuse qui laissait dans sa bouche un goût désagréable et une impression granuleuse dont elle essayait tant bien que mal de se débarrasser. Jamais, même chez les Descrières, elle ne s’était sentie aussi misérable. Elle avait toujours été traitée comme une souillon, comme une esclave, comme un être inférieur, mais encore jamais elle n’avait expérimenté cette impression révoltante de n’être que moins que rien. Un élément négligeable dont on disposait à sa guise et dont un autre décidait du droit de vie ou de mort. Plus elle prenait conscience de cette position qu’on lui infligeait, plus la petite sentait gonfler en elle une bouffée de colère mêlée de désespoir qui se manifestaient en des sursauts de coups d’épaules aussitôt neutralisés par ce maudit genou qui lui brisait la colonne vertébrale et la paralysait littéralement au sol. Réprimant un cri de rage, elle ferma très fort les yeux en serrant les lèvres pour ne plus que la terre lui rentre dans la bouche, pour ne plus s’enterrer vivante, pour ne plus voir le visage cauchemardesque de son agresseur.

« Tu ne viendrais pas de Bretagne par hasard ma mignonne, non ? Quimper, ça ne te dit rien ? Allons allons, avec ta tête maladive, tu sors sûrement d'une de ces landes misérables et venteuses ! Mais ta famille dis-moi, où elle est ta famille ? Tes parents t'ont abandonné ? Ou bien – oh, ce serait vraiment vilain de ta part – ou bien c'est toi qui a abandonné ta famille ? Alors ? Allez, réponds, sale peste ! »

La mention de Quimper et de sa famille eut au moins pour effet de lui faire rouvrir les yeux et lancer un regard effaré –et terrifié- en direction du monstre qui se délectait de sa toute-puissance. Aussitôt elle crut que c’était eux, ses parents, ses bourreaux, qui avaient envoyé ces deux-là. Deux monstres à leur image, leurs doubles en plus violents encore, où loin des regards du Père Thomas ou de toute autre civilisation, ils pourraient lui faire subir tout ce que le couple maudit et leurs maudits enfants n’avaient pas eu le temps de lui faire endurer. De rage, elle fit une tentative désespérée pour le mordre, puisque sa tête était encore tout ce qu’elle pouvait bouger, mais il fut plus rapide et lui asséna une claque retentissante qui lui laissa une marque brûlante sur la joue et l’assomma à moitié sur le sol, lui faisant voir trente-six chandelles au passage. Mais elle ne desserra pas les dents. Non seulement parce qu’elle n’en avait plus vraiment la force, mais aussi parce que face à cet ennemi implacable qui l’entravait de tout mouvement, le silence était encore la seule victoire qu’elle pouvait lui arracher. Non, elle ne retournerait pas chez les Descrières. Voyant que sa proie lui résistait encore, l’homme grimaça d’exaspération et remonta son bras dans son dos, lui arracha un cri de douleur. De nouveau, la peur, panique, invincible, indicible. Elle allait mourir, c’était sûr, elle allait mourir, mais elle ne voulait pas mourir, pourquoi personne ne venait à son secours, pourquoi était-elle tombée sur ces deux hommes, pourquoi lui en voulaient-ils, pourquoi ne pouvait-on pas la laisser tranquille pour une fois, rien qu’une petite fois ? Elle était fatiguée, elle avait mal, elle crevait de trouille, et elle était sûre qu’on allait la tuer. C’en était trop. Dans un dernier effort, elle releva la tête, son seul bras libre tendu devant elle, ses ongles s’enfonçant dans la terre alors que des larmes piquantes mêlées de poussières montaient dans ses yeux déjà rougis. Sa respiration s’accélérait, et elle releva la tête dans un dernier effort pour attraper du regard la silhouette, la deuxième, un peu en retrait du deuxième homme. Sa colère s’évanouit et se transforma dès lors en terreur inexorable et en profond désespoir. Que faisait-il celui-là là-bas, pourquoi n’intervenait-il pas ? Pourquoi ne venait-il pas l’aider ? Ne voyait-il pas ce qu’il se passait ? Ne voyait-il pas cette gamine écrasée au sol, maltraitée par un parfait inconnu, traitée comme une criminelle prise en flagrant délit ? Elle ne comprenait pas ce qu’elle avait fait pour mériter un aussi rude traitement et cherchait dans sa mémoire une raison, une explication quelconque, quelque chose qu’elle avait fait, ou dit, qui justifierait un tel retour de vague. Mais elle avait beau fouiller dans sa mémoire en désordre, aucun des souvenirs qui lui apparaissaient en flashs n’était assez fort pour effacer cette terrible incompréhension qui était la réaction naturelle face à une cruauté qu’elle ne parvenait pas à s’expliquer. Elle était trop petite encore pour comprendre que des hommes n’avaient pas besoin de raison pour se montrer cruels et sanguinaires les uns envers les autres. Elle était en train d’en faire l’amère expérience, mais elle ne comprenait toujours pas. Et cette question, encore et encore, qui tournait en rond dans sa tête, de plus en plus vite, de plus en plus obsédante, ce POURQUOI que son esprit lui hurlait de manière assourdissante, tellement qu’elle en avait mal à la tête, tellement qu’elle la criait aussi par les yeux, à l’adresse de ce deuxième homme qui était le seul qui pouvait la voir, qui pouvait peut-être entendre cette question muette, comme un dernier souhait du condamné. Ce « pourquoi » qu’elle lui balançait à la tête de toutes ses forces en espérant, peut-être, une réponse. Un « pourquoi » qu’elle lui jetait à la figure comme une accusation brûlante et la preuve de toute la misère et l’injustice du monde, réunies dans le corps d’une gamine qu’on malmène sans raison apparente, simplement pour flatter l’égo d’un homme qui devait souffrir d’un complexe de supériorité sacrément pathologique.

« Elle ne parlera pas. »

Le temps se suspendit dans les airs. D’une simple phrase, le deuxième homme, le plus maigre, avait arrêté de temps et tout immobilisé autour de lui. D’un seul coup, Aliénor se sentit plus rien, ni son bras prêt à casser, ni le genou qui lui broyait le dos, ni la terre, ni le sol, ni l’air qui lui brûlait les poumons. Ses yeux noirs étaient grands ouverts, rivés sur ce type qui venait de révéler son incroyable pouvoir. Elle en oublia même de respirer un court instant. Puis son cœur se remit à battre, de plus en plus vite, d’une énergie nouvelle, encore maigre et ténue, et pourtant terrifiante de réalité : l’espoir. Par un seul effort de sa volonté, l’inconnu avait suspendu son supplice. Plus rien ne bougeait, tout était silencieux. Etait-ce la fin ? La gorge nouée par ce renouveau d’espérance, elle le fixa droit dans les yeux, lui offrant ce qu’elle n’avait jamais accordé à personne d’autre. Une supplique. Une prière. Un « aidez-moi » qu’elle répétait encore et encore dans sa tête, en se disant que peut-être, il pourrait l’entendre de nouveau.

Et il l’entendit. Le cou tordu pour le voir, elle commençait à avoir un torticolis et des tâches noires dansaient devant ses yeux. Elle entendit des voix encore, confuses, indistinctes, une ou deux, et la silhouette de son sauveur qui devenait de plus en plus floue. Et soudain, le monde bascula de nouveau. Elle se sentit soulevée de terre par le bras qu’on lui avait malmené et, alors que ses jambes s’écroulaient sous elle on la jeta de côté. Alors qu’elle croyait finir par terre encore une fois, quelqu’un la rattrapa et la maintint debout en prenant garde de l’immobiliser. Le monde tangua encore un instant, ses oreilles bourdonnaient désagréablement et son bras l’élançait douloureusement. Mais elle était debout. Et lorsque le monde redevint net, elle vit que le monstre était debout face à elle, et non plus au-dessus. Tournant la tête, elle reconnut le serviteur qui était intervenu. Elle était maintenant entre ses mains à lui. Et même si elle était toujours tétanisée de trouille, une petite voix dans son cerveau lui rappelait qu’en un sens, il l’avait sauvée. Il n’avait pas empêché son maître de la frapper ; mais il avait fini par arrêter la torture. Alors oui, encore une fois, elle rivait sur lui un regard direct, rempli de peur, mais teinté d’une pointe d’espoir. Comme si, finalement, il y avait bien une sortie au bout du tunnel. Cette fois, elle ne résista pas et se laissa poussa en avant, se résignant à son sort de prisonnière. Elle avait assez souffert comme ça pour le moment. Si elle pouvait avoir droit à un instant de répit, elle ne disait pas non. Alors silencieusement, docilement, elle marcha, prenant garde à ne pas trébucher sur les cailloux pour ne pas s’attirer de nouveau le courroux du prédateur de devant. L’instinct de survie, le retour.

« Évitez quand même de le provoquer. Je crains qu'il ne soit d'assez méchante humeur. » chuchota une voix à son oreille. Elle tourna la tête vers lui, le regarda fixement sans rien dire. Hésitant à lui faire confiance ou non. Il souriait ; elle ne comprenait pas pourquoi. Etait-ce parce que c’était lui qui avait réussi à la faire prisonnière ? Ou bien une ruse comme une autre pour la soumettre ? Après s’être placée elle-même entre ses mains sur le coup du désespoir le plus profond, elle recommençait à douter. Il était grand, et maigre ; ses habits étaient élimés et bien moins élégants que ceux de son acolyte. Le maître et le serviteur, d’après ce qu’elle avait vaguement compris de leur échange. Mais quel genre de serviteur ? De ceux qui servaient aveuglément leur maître ou de ceux qui pouvaient les raisonner ? Que comptait-il faire d’elle qui soit différent des volontés de son maître ? Un milliard de questions lui envahissaient la tête et elle ne savait que faire. Elle avait mal partout, ne marchait pas très droit et il était obligé de la soutenir pour qu’elle continue à avancer. Quoi qu’il arrive, elle n’arriverait jamais à leur échapper. Alors, enfin, elle se résigna complètement. Et la peur, toujours aussi vicieuse, revint au triple galop lui nouer les tripes. Que comptaient-ils faire d’elle maintenant qu’elle était en leur pouvoir ? Un éclat d’angoisse traversa son regard, puis elle détourna de nouveau la tête pour poursuivre son chemin forcé vers l’inconnu. Qui vivra verra. Elle ne savait juste pas pour combien de temps encore.
Sans prononcer le moindre mot, elle continua d’avancer sous l’impulsion du garçon derrière elle. Elle était crasseuse, couverte de terre et de poussière, et s’en rendait à peine compte. Son esprit se déconnectait peu à peu de ce qui l’entourait. Comme s’il cherchait une échappatoire, il se fixait tour à tour sur les arbres, la mousse, les feuilles au sol, le ciel gris qui perçait de temps à autre à travers la cime des arbres. Elle ne pensait plus à rien, se contentant de regarder. Comme si son cerveau s’était auto-anesthésié pour se préserver du danger extérieur. Elle se sentait vidée, épuisée, et ses pieds n’avançaient plus qu’automatiquement, et ils marcheraient ainsi jusqu’à ce qu’elle s’écroule de fatigue. Mais le corps humain était étonnamment plein de ressources, et elle continuait, parce qu’elle n’avait pas le choix, parce que c’était le seul moyen de lutter encore pour repousser le trou noir qui menaçait de l’engloutir depuis qu’ils s’étaient jetés sur elle pour la faire prisonnière. Marche ou crève, comme on dit. Pour le moment, elle préférait encore marcher.

Finalement, après une longue marche, ils arrivèrent dans une clairière où le noble déclara que l’on s’arrêterait un moment. Le soleil, caché derrière les gris nuages opaques, commençaient à décliner. Entraînée par le serviteur, elle l’accompagna sans broncher un peu plus loin où il la força à s’asseoir. A vrai dire il n’eut pas besoin de la forcer plus que cela : elle se laissa littéralement tomber sur le sol, soulagée de pouvoir se reposer ne serait-ce qu’un instant. Elle avait faim, elle avait froid ; mais au moins elle pouvait enfin souffler. Elle n’en demandait pas plus pour l’instant.
Silencieuse, elle guetta du coin de l’œil les faits et gestes du domestique qui gardait lui aussi un œil sur elle, sûrement pour être certain qu’elle ne s’échapperait pas. Et ils étaient là, tous les deux, à se dévisager tour à tour en chiens de faïence, guettant peut-être qui esquisserait le premier contact. Elle avait encore peur de lui, comme s’il pouvait l’écorcher à la manière d’un buisson de ronces. Sans qu’elle ne sache pourquoi exactement, il lui rappelait un de ces nombreux chats sauvages qu’elle avait eu l’occasion de croiser et qui, parfois, l’avaient griffée alors qu’elle tentait de s’en éloigner. Pour la première fois, ces deux écorchés vifs se regardaient sans plus être réellement surveillés par ce maître tyrannique qui prenait du repos un peu plus loin. La gamine déguisée en garçon au corps éreinté par le voyage et les restes de mauvais traitements, et le jeune homme sur le qui-vive, à l’affût du moindre danger et du prochain coup à éviter. Au fond, ils se ressemblaient, bien plus qu’elle ne l’aurait cru au premier abord. Même si elle n’en avait que confusément conscience, elle était incapable de détacher son regard de lui. Comme l’enfant qui, vers trois ans, reconnaît enfin son reflet dans le miroir.

« Aide-moi. » souffla-t-elle alors enfin. C’était les premiers mots qu’elle prononçait depuis qu’elle avait été plaquée au sol par l’autre tortionnaire. Et la première fois qu’elle formulait ces deux mots à voix haute. Peut-être les avait-elle dits autrement devant Raquel lorsqu’elle lui avait demandé de l’aider à s’enfuir ; mais c’était la première fois qu’elle les prononçait de manière aussi claire, et surtout qu’ils prenaient la forme d’une supplication, parce qu’elle n’avait pas d’autre choix, parce qu’il était sa dernière chance. Autrement elle serait livrée à la violence sans bornes du monstre qui la déchiquèterait entre ses griffes acérées avant, pensait-elle, de la rendre à ses parents en la jetant à leurs pieds qui n’attendaient que de la piétiner allègrement pour l’achever. Les mots avaient à peine été murmurés, pour être sûre de ne pas être entendue, seulement de lui, parce qu’il serait peut-être le seul à ne pas la frapper pour les avoir dits. Et pourtant, ses épaules se rétractèrent légèrement, comme pour prévenir un coup. Après tout, on ne pouvait jamais être sûrs de personne. Mais elle ne savait plus quoi faire pour se sortir de là, à part demander à ce parfait inconnu qui était son double parfait, son jumeau jamais rencontré mais qui avait vécu la même chose qu’elle, qui portait les même marques de misère et de douleur sur le corps, comme un reflet au masculin, les portraits d’une même détresse qui transgressait les codes et les genres pour se matérialiser dans leurs deux corps esquintés. Nier leur ressemblance aurait été un terrible mensonge éhonté à la face du monde.

« Est-ce que ce sont eux qui vous envoient ? Mes parents ? » pousuivit-elle dans le même souffle sans le quitter des yeux. « Il ne faut surtout pas que j’y retourne. Ce ne sont même pas mes vrais parents. Ils me tueraient tu sais, ils me détestent, et comme je suis partie ils veulent se venger, je le sais bien, je les connais, ils ont toujours voulu me tuer mais ils n’osaient pas, parce que je leur rapportais de l’argent. Ne me ramène pas chez eux, s’il te plaît, je ne veux pas y retourner, je préfère encore mourir ici… »

Les mots se bousculaient dans sa bouche, les informations sortaient dans le désordre, mais elle s’en fichait complètement. Il fallait qu’elle parle, il fallait qu’elle le convainque, il fallait que ça sorte, toute cette misère, sinon on ne la croirait jamais, il fallait qu’elle le dise pour s’en libérer, pour le convaincre et se convaincre qu’elle n’avait pas tout bonnement perdu la raison et qu’elle n’était pas qu’une sale petite menteuse. Elle avait les mains jointes, et ses doigts s’entrelaçaient nerveusement, compulsivement alors qu’elle revoyait dans sa tête la multitude de raisons pour lesquelles elle avait quitté Quimper. Et elle était persuadée d’une chose : jamais, au grand jamais, elle n’y retournait. Comme elle venait de le dire au garçon, plutôt mourir que d’y retourner.

« Je voulais partir pour retrouver les vrais, mes vrais parents, mais je ne les ai pas trouvés. Alors j’ai continué à marcher, parce que je ne voulais pas retourner là-bas. Qu’est-ce que vous allez faire de moi ? » demanda-t-elle subitement en changeant totalement de sujet. Ses yeux commençaient à briller d’une espèce de fièvre bizarre, due à la panique et au trop plein d’émotions dont elle était la victime depuis plusieurs heures. « Dis-moi, pourquoi est-ce que vous m’avez capturée ? Je n’ai rien à vous donner, je ne sais rien, je n’ai rien fait. Alors pourquoi ? Qu’est-ce que vous me voulez ? Je ne suis rien, je ne peux rien faire pour vous… »

Sa voix se perdit dans un souffle alors que le flot de paroles s’estompait enfin. Des réponses, c’était tout ce qu’elle demandait. Elle aurait tout le temps de penser à sa liberté perdue plus tard.
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MessageSujet: Re: C'était à deux doigts... [FLASHBACK 1620] Mar 25 Déc - 9:19

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Grimaud avait la sale impression de transporter une charogne, une bête crevée que l’on aurait abattu par simple plaisir, une bête qui n’aurait rien demandé de mieux que vivre, qui n’aurait eu d’autre choix que de mourir. Son maître était l’homme des basses œuvres, il était son serviteur. Il ne pouvait rien faire sinon accepter de se plier à se rôle, pour au moins conserver son logement, ses maigres gages. Après tout, lui aussi avait été pris dans les filets de cet homme odieux, de ce chasseur sadique, qui écumait les bas-fonds, trainait dans les bouges les plus infâmes. Il avait le bras long, prompt à satisfaire le moindre de ses désirs, à châtier quiconque se dresserait face à lui. Grimaud ne pouvait que se plier à ses caprices, ramper sous son ombre menaçante, sous peine de se faire lui-même écraser sous la botte du cardinaliste. Il n’était rien, rien de plus qu’un misérable cancrelat, ôté de la fange des grands chemins et des cabarets parisien pour être placé aux ordres d’un plus puissant que lui. Certes, il avait été libre, et rêvait toujours de recouvrir cette liberté, cet honneur que défendent les gamins des rues et qui vaut bien celui des gentilshommes. Mais de Morville le tenait, plus sûrement que le vautour tient sa charogne, et il ne pouvait pas faire grand-chose sinon courber l’échine passivement, et lever son poing vengeur dans son dos. Alors il obéissait, alors il poussait cette gamine devant lui, cette proie déjà trop faible pour pouvoir tenir sur ses propres jambes. Ce n’était pas là un gibier de choix. Un homme d’honneur sans doute ne se serait pas abaissé à poursuivre cette enfant des grands chemins, cette miséreuse errante. Mais de Morville n’en avait guère, et Grimaud était son serviteur. Oh, c’était une excuse bien facile, sans doute. Mais que vaut la dignité quand il s’agit de lutter pour survivre, pour éviter les coups, les sévices, pour gagner son pain et quelques misérables piécettes ? Il était l’âme damnée du garde, il n’avait pas le choix – il n’aurait jamais le choix. On ne rompt pas ainsi un pacte passé avec le diable. Il était là pour faire le sale travail, les tâches ingrates. Il était là pour pousser un gosse crasseux, que l’on va interroger. Il ne connaissait que trop bien ces genoux écorchés, ce nez morveux, ces doigts abimés. Il sentait ses os saillants au creux de ses paumes, alors même qu’il serrait ses bras rachitiques dans ses poings. Ce n’était qu’un cadavre qu’il traînait ; la gamine était à peine vivante, elle crevait de faim. Il ne savait pas pourquoi, en haut lieu, on lui en voulait, qu’avait-elle pu bien faire, qui pouvait-elle être pour qu’on lui envoie à ses trousses les pires sbires du Cardinal. Ce n’était pas son rôle de le savoir, il ne devait pas le savoir. Cela ne le regardait pas. Il n’avait pas de particule à son nom, qui eût pu protéger sa misérable tête.

La gamine se laissait pousser, trébuchait, manquait de s’affaler. Ses jambes tremblaient sous son propre poids, elle avançait, mécaniquement, comme dans un rêve cauchemardesque, ce rêve si violent qu’est la réalité. Elle ressemblait à ces poulains nouveau-nés, trop faibles encore pour pouvoir marcher, tentant vainement de se dresser sur leurs pattes bien trop fines pour soutenir leur propre poids, s’affalant dans la paille encore souillée de sang. Mais non. Il lui manquait encore ces yeux grands ouverts sur la vie, cette folle envie de lutter pour sa survie, cette étincelle qui anime chaque être, et le pousse à se battre, à se débattre jusqu’à son dernier souffle, jusqu’à la dernière expiration. Elle n’était plus qu’un mécanisme hésitant, sans âme, sans émotions, avançant toujours, jusqu’à ce qu’il se brise. Jusqu’à ce qu’il ne soit plus bon qu’à être jeté. Elle avait refoulé toute vie, toute humanité dans des renfoncements de son être, que Grimaud ne pouvait atteindre. Elle ressemblait à ces condamnés à mort, ces criminels qui, à peine soumis à la question, étaient déjà envoyés à la potence. Ceux-là n’étaient plus que des fantômes, ils n’étaient plus rien, ils savaient déjà que leurs noms avaient été rayés des registres des prisons, qu’ils n’avaient jamais existé. Mais elle ! Ce n’était qu’une gamine ! Elle avait à peine découvert la vie, ne savait encore rien à la mort ! Et pourtant, ce n’était plus qu’un corps, à peine parcouru par quelques frissons, presque inerte. Un corps si léger que Grimaud aurait pu sans peine l’arracher du sol. Les enfants des grands chemins ne mangent pas souvent à leur faim, il ne le savait que trop bien. Cependant, celle-là était bien trop maigre, elle ne tiendrait pas longtemps à ce régime là. Déjà, elle semble avoir répudiée la vie, déjà, elle se laissait sombrer, lentement, sûrement. Et Grimaud avait beau saisir ses bras à pleines mains, il savait qu’il ne pourrait pas la retenir. Ce n’était qu’un corps, qu’il tenait. On ne saurait contraindre l’être qu’il renferme. Et ce d’autant plus que cet être là semblait s’être éteint, semblaient s’être retiré dans ce doux et moelleux sommeil, auquel, durant les grands froids, s’abandonnent les moribonds désespérés. Celle-là ne mourrait pas de froid. La famine la saisirait bien avant que ne tombent les premières neiges. Elle n’avait que la peau sur les os. Le contact des ses coudes saillants dans les paumes du serviteur était plutôt désagréable.

Il n’aimait pas cette impression de ne serrer dans ses mains qu’un cadavre. Il était vrai qu’elle était bien plus morte que vivante. Mais il fallait qu’elle vive, hélas. Hélas pour elle. On la cherchait, dans les plus hautes sphères du pouvoir, visiblement. De Morville avait mis la main sur elle, et comptait bien la faire parler. En l’amadouant ou, si par malheur cela s’avérait insuffisant, en employant ses propres moyens. Elle en avait déjà fait l’expérience, la pauvresse. Grimaud espérait qu’on n’en arriverait pas là. Faible comme elle l’était, la gamine ne tiendrait pas longtemps le coup. Il n’avait pas le cœur à creuser une tombe aujourd’hui. Encore moins celle d’une gosse. Les enfants ne devraient jamais mourir. Les enfants ne devraient jamais faire l’expérience de la mort. Mais visiblement, les puissants se moquaient pas mal de ceux-là. A croire qu’ils n’avaient jamais vécu en enfance. Tous jeunes, ils jouent déjà aux grands, paraissait-il. Cela expliquait bien des choses. Mais le monde lui-même semblait s’être décidé à broyer l’enfance, en poussant les familles dans la misère, en faisant s’avancer le spectre de la guerre, en donnant partout des armes et un ventre vide aux gamins, en lieu et place de brioches et de billes. Lui-même n’avait pas eu d’enfance. A lui aussi, on avait volé ce miel là. Et voilà qu’à son tour cette gamine souffrait dans ses bras, gémissant à peine, misérable, et lui renvoyant à sa face l’odieux forfait : on tuait les enfants, on en faisait des voleurs, des meurtriers, des mendiants. On tuait les enfants. On avait tué l’enfant qu’il était, on avait tué l’enfant qu’elle était. Et cela se poursuivrait indéfiniment. Aujourd’hui, il était le bras qui tenait l’arme. Il était le criminel. Il lui arracherait sans doute ses dernières illusions. Sans pouvoir se rétracter.

A quelques pas devant lui, de Morville les précédait, marchand à grandes enjambées, la main sur la poignée de sa rapière. Sans doute l’envie de dégainer le démangeait. Sans doute cette mission du Cardinal manquait de violence à ses yeux. A quoi bon la chasse, s’il n’y avait pas la curée ? Grimaud n’aurait su deviner quelles pensées traversaient son esprit. Cela le gênait. Il craignait le cardinaliste, lorsque celui-ci se montrait imprévisible. Il ne pouvait dire s’il était enragé de l’intervention de son serviteur, s’il était satisfait de pouvoir mettre enfin un terme à ses recherches, s’il était déçu du gibier capturé. Pour l’instant, il se contentait de marcher, silencieusement, d’un pas égal mais rapide. Rien dans sa démarche ne trahissait la moindre émotion. Il avançait, tout simplement. Il se rapprochait à grandes enjambées du dénouement de cette intrigue. Peut-être le faisait-il consciemment. Pour accélérer le déroulement de cette maudite histoire. Pour pouvoir enfin acculer la gamine, pour la faire enfin parler. Et écraser son propre serviteur, par la même occasion. Grimaud ne savait guère quoi faire, sinon avancer, pousser encore leur prisonnière vers l’avant. Il improviserait. Comme il l’avait toujours fait. Il ne tenait pas vraiment à aider la fillette. Mais ne voulait résolument pas que de Morville l’emporte.

Les chevaux les attendaient encore dans la clairière. Si jamais quiconque était passé par là, nul n’avait été assez sot pour dérober une monture frappée des armes du Cardinal. Le cardinaliste se retourna, jeta un bref coup d’œil vers son serviteur et sa prisonnière. Se désintéressant brusquement de ces deux miséreux, il lâcha :

« On s’arrête ici. Débrouille-toi pour t’occuper d’elle. Débrouille-toi pour la faire parler. »

De Morville saisit sa sacoche, jetée en travers de la croupe de la monture, et s’en alla plus loin, ne semblant plus se préoccuper d’autre chose que de l’outre de vin qu’il venait de déboucher, et du fil de sa rapière, qu’il commença soigneusement à aiguiser. Grimaud avisa un coin, y assit de force la fillette. Celle-ci le scrutait, de ses grands yeux désespérés. Non. Peut-être pas si désespérés que ça. Il restait encore un peu de méfiance, au fond de ce regard. Un peu de vie, de lutte désespérée. Et puis… Autre chose. Quelque chose d’indéchiffrable. Un quelque chose que Grimaud ne connaissait pas vraiment. Qui le troublait un peu, il fallait bien l’avouer. Il ne savait pas à quoi il pouvait s’attendre. Cette carcasse qu’il trainait il y a quelques instants, qui marchait machinalement, manquant de trébucher, semblait reprendre goût à la vie. Semblait se réanimer. Le serviteur n’était pas sûr d’aimer cela. Oh, bien sûr, il n’est rien de pire qu’un regard éteint, qu’une victime consentante. Un mouton tondu, se portant de lui-même vers l’autel. Mais il se méfiait par-dessus tout de ce qui vivait. Les être vivants ne pouvaient s’empêcher de se débattre, de mordre, de lutter. Tout ça pour vivre, pour une furieuse envie de vivre… Il ne fallait pas que cette petite là fasse la moindre bêtise. Le grincement de la pierre à aiguiser sur la lame de son maître sonnait désagréablement à ses oreilles. Il ne savait pas précisément quels ordres avait donné le Cardinal. Il la voulait vivante, bien sûr. Mais vivante ne voulait pas dire intacte. Et de Morville savait jouer avec les consignes. En bon tortionnaire, il savait maintenir ses victimes vivantes. Du moins, suffisamment vivantes pour lui souffler ce qu’il désirait entendre. Grimaud le savait pertinemment. Il l’avait déjà vu à l’œuvre. Et ne souhaiter pas particulièrement que cela se renouvelle. Il ne voulait pas que cette petite fasse la moindre bêtise. Aussi guettait-il le moindre de ses mouvements, n’osant pas s’éloigner un peu trop d’elle. Il ne fallait pas qu’elle s’échappe. Non. Il ne fallait pas qu’elle essaie de s’échapper.

« Aide-moi. » Grimaud la regarda, estomaqué. Il ne s’attendait pas à ça. A tout, sauf ça. Il avait encore la marque de ses dents dans l’avant bras. Il sentait encore la douleur, diffuse. Il était l’âme damnée de de Morville. Il était l’exécutant des basses œuvres. Il servait l’homme du Cardinal. Pourquoi diable lui demandait-elle de l’aide ? A lui ! L’ironie était cruelle. Il était impuissant. Il était impuissant, il le savait bien. Pourquoi ne le devinait-il pas ? Il était lié aux manteaux rouges. Il n’avait guère la force de s’opposer au Cardinal. Encore moins à son maître. Oh bien sûr, il n’aimait guère cela. Il la comprenait après tout. Les enfants des grands chemins, les gamins des rues connaissent le même dénuement. Mais demander de l’aide ! A lui !

« Est-ce que ce sont eux qui vous envoient ? Mes parents ? Il ne faut surtout pas que j’y retourne. Ce ne sont même pas mes vrais parents. Ils me tueraient tu sais, ils me détestent, et comme je suis partie ils veulent se venger, je le sais bien, je les connais, ils ont toujours voulu me tuer mais ils n’osaient pas, parce que je leur rapportais de l’argent. Ne me ramène pas chez eux, s’il te plaît, je ne veux pas y retourner, je préfère encore mourir ici… »

Grimaud n’aimait pas ça. Oh que non. Dieu merci, dans son dos, son maître ne semblait pas leur prêter la moindre attention. Et ces yeux qui ne le lâchait pas… Ces yeux implorants… Il n’était pas un homme fait pour aider. Il servait. Ou se débrouillait seul. Mais aider… Il répugnait à ce qu’on lui fasse confiance. Nul ne lui avait jamais accordé sa confiance. Son maître ne se fiait qu’à la terreur qu’il pouvait lui inspirer. Les autres se défiaient de lui ouvertement. Et voilà que cette gosse… Son regard se durcit. Il ne fallait jamais se reposer sur les autres. Elle devait bien le savoir, elle, pauvre gamine errante ! L’être humain était lâche, et traître. Peu importe sa détresse. C’était chacun pour soi. Chacun défendant ses propres petits intérêts égoïstes. Personne n’avait de place pour partager un peu de souffrance, de peine. A quoi bon se charger inutilement ?

« Je voulais partir pour retrouver les vrais, mes vrais parents, mais je ne les ai pas trouvés. Alors j’ai continué à marcher, parce que je ne voulais pas retourner là-bas. Qu’est-ce que vous allez faire de moi ? Dis-moi, pourquoi est-ce que vous m’avez capturée ? Je n’ai rien à vous donner, je ne sais rien, je n’ai rien fait. Alors pourquoi ? Qu’est-ce que vous me voulez ? Je ne suis rien, je ne peux rien faire pour vous… »

Grimaud lui porta un regard sans aménité. Comment diable cette fillette avait survécu jusqu’ici ? Elle se montrait d’une imprudence rare. Visiblement elle ignorait tout des préceptes des enfants des rues, des règles élémentaires de survie. Cela horripilait le serviteur bien plus qu’il ne voulait l’accepter. Il s’était débrouillé seul, lui ! Il avait dû lutter pour survivre, et sans jamais se plaindre, sans jamais quémander la moindre aide. Et voilà qu’on lui demandait de l’aider, qu’on le suppliait presque ! Il la planta là, sur place, sans esquisser la moindre réponse. Peu lui importait, à vrai dire. C’était son combat à elle. Cela ne le regardait pas. A pas vif, il se rapprocha de sa propre monture, un misérable canasson que son maître avait bien voulu lui accorder. Deux sacoches de cuir élimé pendaient le long des flancs de l’animal. Non, il ne l’aiderait pas. Cela, il en était certain. Du moins, pas volontairement, pas directement. Chacun pour soi, songea-t-il. Il n’avait plus grand-chose à manger. Cette longue chasse avait porté un sévère coup à ses réserves. Il avait certes entrepris d’économiser la nourriture, mais cela faisait trop longtemps qu’ils erraient sur les routes. Tant pis. Il saisit un quignon de pain, du fromage, un peu de porc salé, revint vers la fillette. Il avait maintenant la conviction qu’elle était bien la proie qu’ils cherchaient. Hélas pour elle. Elle s’était livrée entièrement, sans qu’il ait eu à la brusquer. Rester à savoir ce qu’il pourrait bien faire de cette gamine, qui semblait bien résolue à s’en tirer. Du moins, il l’espérait.

« Mange. » Il s’accroupit devant l’enfant, lui tendit la nourriture, le visage fermé. Qu’elle prenne d’abord des forces. Et qu’elle se taise. Elle avait déjà bien trop parlé inconsidérément. C’était à son tour de prendre la parole. De préparer son jeu.

« Tu veux savoir pourquoi on s’en prend ainsi à toi, hein ? Eh bien je ne sais pas, siffla-t-il. Je n’en sais rien. Et je ne veux pas le savoir. Raison d’Etat, tu comprends ces mots ? Ca veut dire que le Cardinal en a après toi. Ca veut dire que les portes de la Bastille te sont grandes ouvertes. Et peu importe que tu sois une gosse. Tu as bien déjà entendu parler de la Bastille, hein ? Même les marmots savent que ce n’est pas le meilleur endroit où séjourner. Mon maître a été envoyé à ta recherche. Il est garde du Cardinal. Et je le sers. Et je sais que tu es précisément celle que le Cardinal veut. Celle qui finira sans aucun doute à la Bastille, si tu continues à agir de la sorte. »

Il marqua une pause. Il fallait bien qu’elle comprenne. Elle n’était qu’une gosse. Mais elle s’était déjà mise dans de beaux draps, et si elle avait cette faculté, Grimaud ne doutait pas qu’elle saurait bien assez se débattre pour pouvoir survivre, s’échapper.

« Il ne faut pas me faire confiance. Tu vois, tu viens de me donner la possibilité de rentrer chez moi. De toucher mes gages. Sûrement avec une petite prime. J’en ai marre de courir sur les routes, par ta faute. Ca, j’imagine que tu peux bien le comprendre. Pour mettre un terme à cette interminable balade, il suffirait que j’en touche quelques mots à mon maître. Il suffirait que je te bâillonne, que je te ligote. Rien de plus facile, n’est-ce pas ? Je ne suis pas un gentil garçon. Ca n’existe pas. Tout le monde lutte pour survivre, et le plus souvent, pour survivre aux dépends des autres. Tu ne dois faire confiance à personne. A personne. Tu ne peux compter que sur toi. Nul ne t’aidera jamais. Je ne t’aiderai pas. Je ne le peux pas. Et d’ailleurs, je n’en ai pas envie. Tu as eu une enfance difficile, eh ! Mordiou, moi aussi ! Je ne veux pas savoir combien de coup tu as reçu, quels sévices tu as subi. Cela ne me regarde pas. »

Il se tut à nouveau, pour lui laisser le temps de manger. Il parlait à voix basse, avec un ton menaçant. Peu lui importait de violenter l’enfant. Tant pis pour elle. Il n’avait pas à la ménager. Il n’était pas responsable d’elle. Il fallait qu’elle comprenne, un peu. Le grincement de la pierre sur la lame de son maître avait cessé. De Morville se rafraichissait la gorge, sans leur prêter la moindre attention. Ils avaient encore un peu de temps. Approchant sa tête de celle de la gamine, il souffla :

« Maintenant, tu veux sûrement savoir ce qui va se passer, hein ? Tu espérais que je me montrerai galant, gentilhomme ? On m’a tiré de la fange, petite, et je ne vaux pas plus que le fumier du plus infâme baudet. Tu as peur de mourir, eh ? Tu ne mourras pas, sois-en certaine. Oh, on ne te tuera pas, si ça peut te rassurer. Mais il est des choses bien pires que la mort, il faut que tu rentres ça dans ta petite tête, si tu veux t’accrocher à ta misérable vie. Il ne te reste qu’à lutter face à cette fine graine de la noblesse, face à ce sympathique limier du cardinal. Tu es pas plus grosses qu’une brindille, et si jamais tu t’enfuis, il te rattrapera en quelques enjambées. J’espère que tu es futée, gamine, parce que c’est la seule chance que tu as de te sortir de ce pétrin. J’espère que tu sais suffisamment bien mentir, parce que la vérité te dessers. Sauf si tu sais l’arranger. N’oublie pas que tu es précisément celle que nous cherchons. Et que nul ne peut t’aider. Chacun pour soi. Tu entends ? Chacun pour soi. Grave-toi bien cela dans la mémoire. Parce que cela va te servir, si tu survis. Chacun pour soi. »

Il hésita un peu. Derrière-lui, il entendit de Morville se relever, glisser sa rapière au fourreau. Il ne lui restait que peu de temps pour ranger ses cartes. Il avait certes rangé ses atouts, mais n’en avait pas fini avec la petite. Il lui faudrait ouvrir le jeu, rapidement. Avant que le cardinaliste n’en prenne l’initiative. A voix basse, il ajouta brièvement :

« Mais je vais te rendre un service. Parce que ça m’arrange. Pour certaines affaires. N’oublie pas de te servir de ta tête, ajouta-t-il en imprimant son index contre son crâne. »

Lentement, il se releva. Il posa les yeux sur l’enfant, sur cette misérable créature des bas côtés, confrontée malgré elle aux plus puissants de ce royaume. Et il la gifla.

« Sale garce ! » Le serviteur n’avait nullement retenu son coup, qui envoya bouler la fillette. De Morville arrivait à leur hauteur, un mauvais sourire sur les lèvres. Assurément, si on s’était rabattu sur les moyens les plus violents, c’est que les choses devenaient intéressantes. Avec un regard mielleux, il s’interposa :

« Ainsi, notre petit oiseau ne se laisse pas amadouer ? Comme c’est malheureux… »

Au contraire. Il semblait parfaitement heureux. La fillette s’avérait plus coriace que prévu. Il aimait cela.

« C’est elle, cracha Grimaud. Ca ne peut être qu’elle. J’en ai assez. Rentrons. On l’a trouvée. »

Tout dans sa voix trahissait le mensonge. De Morville lui jeta un regard amusé. Oui. Assurément, les choses devenait fort intéressantes. Il ne savait pas ce qui s’était passé entre les deux là. Mais ce n’était pas grave. Il était naturellement joueur. Grimaud jeta un bref coup d’œil à leur prisonnière. C’était à elle de jouer. Soit futée, gamine, songea-t-il. Soit futée.
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C'était à deux doigts... [FLASHBACK 1620]

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