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Antoine Gauthier, dit Grimaud

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♕ Je suis Grimaud

♟ Complots : 188
♟ Arrivée à Paris : 06/08/2012



MessageSujet: Antoine Gauthier, dit Grimaud Ven 31 Aoû - 9:44


    Antoine Gauthier, dit Grimaud
    par [David Tennant]




    HALTE-LA !


    Où et quand êtes-vous né, voyageur ?
    ->Dans une petite ville du Dauphiné, alors que ce siècle n'avait que deux ans
    Où vivez-vous ?
    ->à Paris, auprès de mon maître.
    Et quelles sont vos origines ?
    ->Ma généalogie s'arrête rapidement, mais il me semble que ma famille a toujours vécu là où je suis né.
    Avez-vous un métier ?
    -> Valet d'Athos
    Une occupation majeure ?
    -> Servir le maîîîître !
    Non ? Alors si vous êtes noble, quel est ou quels sont vos titres ?
    -> Ah !
    Je vois…êtes-vous marié ? Avez-vous des enfants ?
    -> Ah !
    Et votre visage, là, qui est-ce ?
    -> David Tennant






    Et toi, derrière cet écran, qui es-tu donc ?

    Comment te nomme-t-on par ici ? Pour l'instant mes surnoms sur les forums se sont limité à cul' ou cucul la praline. Donc vous pouvez m'appeler Yves, ce sera très bien ! :p
    Et quel âge as-tu ? 18 ans....
    Tu as découvert notre forum sur le net ? Par un ami ? Par un autre moyen ? Athos m'a très subtilement fait comprendre qu'il avait besoin d'un laquais...
    Et pourquoi avoir choisi ou créé ce personnage, qu’attends-tu pour son avenir ? Je l'ai choisi sous la torture... Mais j'espère quand même servir mon maître de mon mieux !
    As-tu une remarque à faire sur le forum ? Il est bôôô !
    En cochant cette case, tu t'engages à accepter le règlement du forum
    J'ai lu et accepte le règlement du forum



Dernière édition par Grimaud le Ven 31 Aoû - 10:17, édité 3 fois
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MessageSujet: Re: Antoine Gauthier, dit Grimaud Ven 31 Aoû - 10:12

Version 1: façon RP





    Eh quoi, il faut donc dévoiler son passé comme cela, sans la moindre pudeur, pour pouvoir entrer dans la capitale ? Ne vous suffit-il donc pas de savoir qui je suis, et quelles affaires j’ai donc à mener en cette belle ville ? Diable ! Eh bien, puisque mon maître – un noble cœur, que vous feriez bien d’imiter – m’enjoint à parler, ne soyons pas avare de nos mots car, mordieu, ce n’est pas souvent que l’on me donne une telle liberté ! Exprimons-nous, exprimons-nous de suite, et laissez moi vous montrer que, simple ombre au service de l’Histoire, je n’en ai pas moins un passé, une vie certes enterrée et oubliée de tous, une vie qui ne se verra certes pas capturée dans les caractères d’un livre, mais qui n’en reste pas moins une histoire – mon histoire.

    Voulez-vous donc que je vous parle avec mélancolie de ce qu’on appelle volontiers un temps béni, que je vous conte une enfance insouciante, les joies de ces jeux d’enfants, bercés par la douceur d’un cadre champêtre immuable ? Dame ! Laissons cela à ces rimailleurs de cour, je n’ai jamais connu la douceur de l’Arcadie, et les bergers de mon enfance se battaient au couteau et buvaient au goulot de leur bouteille de rouge. Que voulez-vous, la vie m’est tombée dessus chargée de tous ces soucis qui habituellement épargnent les plus jeunes. Mais je n’ai pas été épargné, moi, et j’ai dû la prendre à pleines mains dès que j’ai su me tenir sur mes deux jambes. Mes parents ne roulaient pas sur l’or à ma naissance. Par la suite, la situation n’a cessé d’empirer. Le service de mon père le conduisait à négliger sa femme qu’il laissait au pays lors de ces missions qui n’apportent que peine et appréhension aux femmes de soldats. Il n’avait jamais voulu apprendre d’autre métier que celui des armes, refusant de s’enterrer dans la routine de ces paysans et artisans. A peine ses obligations familiales le poussaient à donner, de temps à autre, quelques écus de sa solde à sa femme, noyant le reste de ses maigres revenus dans le fond de ses pichets de vin. Sans le tuteur de l’autorité paternelle, j’aurais certes pu devenir mauvaise herbe, virer brigand, traînant avec ces bandes de gosses qui assaillent les passants désarmés et vives de vols et de rapines. Seulement, il y avait ma mère. Elle ne m’éduqua qu’à peine, à vrai dire. Pour seul principe moral, elle ne m’inculqua que l’obéissance. Mais cela suffisait. Nous n’étions pas riches. Nous n’étions pas nobles. De l’obéissance… Voilà tout ce qu’on ne nous demanderait jamais. Voilà tout ce qui nous pouvions offrir. Nous pouvions seulement nous incliner face aux plus puissants. C’était une simple question de survie. Nous ne valions pas grand-chose. A peine le prix d’une corde, si nous nous écartions du droit chemin. Voilà la moindre attention que l’on pouvait nous sacrifier. Il fallait courber l’échine, si l’on ne voulait pas qu’elle aille se briser sous la potence. Nous n’étions rien. La servitude était le prix de notre existence. Notre obéissance la garantie de notre survie. Et moi, qui n’avais pas cinq ans, j’écoutais sagement. Je voyais cette femme, brisée par la vie. Ces yeux noirs illuminés par la fièvre. La peau tendue sur des os trop saillants. Ses cheveux noirs pendant misérablement, à ras le sol, tandis qu’elle peinait dans la boue, à entretenir notre misérable lopin de terre. Ses doigts trop maigres s’enroulaient autour des mauvaises herbes, les arrachaient de la terre grasse pour les jeter plus loin, sur un tas difforme. Nous avions toujours faim. Mais nous survivions, et nul ne venait jamais nous chercher querelle. J’en conclus donc que cette obéissance servile garantissait effectivement notre misérable existence, et décidai de suivre en tous points le modèle que représentait ma mère.

    Mais celle-ci titubait chaque jour un peu plus, comme sous le poids d’une fatigue croissante. Ses gestes se faisaient maladroits, saccadés. Elle s’attardait de plus en plus dans son lit. Chaque jour, elle voyait se lever le soleil en grimaçant. Et ces journées défilaient, lentement, apportant chacune leur peine et leur labeur. Elle sentait ses forces la quitter. Mais elle luttait toujours, pour survivre. Je n’ai jamais su si c’était par simple égoïsme, pour vivre quelques jours de plus, quelques semaines supplémentaires. Ou bien si elle n’endurait toutes ces souffrances seulement pour moi. Pour son fils. Personnellement, je ne me souciais que peu de son état. On la disait malade. Mais qu’était pour moi la maladie, sinon une légère fièvre, un rhume passager ? Cela allait passer, comme l’hiver passait, comme les nuages passaient. Mais non. Elle me souriait seulement tristement, quand elle me voyait cueillir quelques rachitiques choux, pour la nourrir. Et moi je sentais ces yeux noirs, brillant dans la pénombre de notre masure, me suivre sans relâche. Je préférais les ignorer. Je ne faisais que mon devoir. Il fallait remuer la terre de notre lopin pour ne pas mourir de faim. Rendre quelques menus services, pour gagner quelques misérables piécettes. Dans ces conditions, j’apprenais rapidement à lire et à compter, pour savoir qu’un sous valait mieux que cinq deniers, et qu’il fallait vingt sous pour obtenir une livre. Il me fallait tenir la maison seul, ou presque. Mais ces labeurs quotidiens étaient bien trop importants pour un enfant, aussi débrouillard soit-il. Nous ne mangions à notre faim que trop rarement, tandis que notre toit se dégradait. Mon père ne venait que rarement, et bien souvent il avait bu la majorité de sa solde pour que ces visites soient providentielles. Trois fois, en l’espace de quatre ans, il engrossa sa femme. A chaque fois, son état empirait. Je n’avais pas sept lorsqu’elle commença à délirer. Je ne me souciais guère de son état. Cela ne me regardait pas. Il ne valait mieux pas se mêler des affaires des adultes, car ceux-ci étaient adroits et prompts à la colère. Et puis, je devais m’occuper de mes deux sœurs et de mon frère. Nourrir ces bouches qui braillaient à longueur de journée, occuper ces corps trop maigres, ces ventres qui criaient famine. Il me fallait leur montrer les mêmes gestes que l’on m’avait enseignés il y avait à peine quelques années. Retourner la terre. Planter, à intervalle réguliers, ces choux à l’allure misérable. Chasser ces bêtes qui nous disputaient ces maigres richesses, les seules que nous avions. Mais cela ne suffisait plus. Assommé par la faim, il me fallait tenir, au moins jusqu’à la nuit, attendre avec appréhension une nouvelle journée de labeur. Je commençais à mendier, le dimanche, sur le parvis de l’église. Je cherchai à rendre quelques menus service, et échange d’un peu de pain, de quelques légumes. Nous mêlions de la sciure à nos repas, afin de les rendre un peu plus consistants. Ma mère, étendue sur sa couche, ne se plaignait jamais. Elle se contentait de me regarder, de ses grands yeux noirs, un triste sourire sur les lèvres. Je n’ai jamais su ce que représentait se sourire. Peut-être un peu de cette tendresse maternelle, si profondément détournée par la misère et la maladie.

    Elle est morte alors que je n’avais que sept ans. Les entrailles déchirées par un bambin ensanglanté. Son cinquième enfant. Elle était morte en donnant la vie. Son corps, si maigre, si fragile, avait enfin quitté sa couche. Ses yeux noirs s’étaient éteints. Rien de plus. Je ne l’ai jamais pleurée. La notion de mort m’était encore à peu près étrangère. Et puis, cela faisait une bouche de moins à nourrir, quoiqu’elle mangeât toujours moins que nous-mêmes. D’ailleurs, cela faisait bien quelques mois que je veillais seul sur mes frères et sœurs, que je me débattais sans nulle aide pour les nourrir. Je n’avais plus besoin d’elle, pensais-je. Certes, nous manquions de tout, et notre situation n’était pas vraiment reluisante. A peine pouvais-je, en vidant mes poches, réunir quelques deniers, et c’était là les seuls biens que nous possédions. Mais que ma mère vive ou pas, cela ne changeait guère la situation, car ses douleurs lui interdisaient tout mouvement. Seulement… Seulement, il y avait un cadavre, là, dans son lit. Un corps crispé dans son agonie, les yeux ouverts, le regard vide. Un corps maculé de son propre sang, qui s’écoulait encore d’entre ses cuisses, sombre, épais, souillant ces draps miteux sur lesquels reposait la morte. Entre ses jambes, à peine extirpé de son ventre flasque et maintenant inerte, gisait une boule sanguinolente, bambin à peine né qu’il se voyait devenir matricide. Et moi, encore un enfant, je voyais ce spectacle macabre, ces deux corps encore liés l’un à l’autre, et tous les deux sans vie. Je voyais cette mort indécente, sans la moindre émotion, songeant que, après tout, tout cela ne changeait rien à notre misérable existence. Seul se posait à mon esprit enfantin, ce problème insoluble pour moi : que faire de ces corps ? J’en étais à cette réflexion lorsque mon père paru, chancelant, hébété. Il m’ordonna simplement de sortir. Cela résolu le problème des cadavres, qui furent dès le lendemain portés en terre.

    Je n’ai jamais su au juste si mes parents s’aimaient, et si cet amour avait résisté à la maladie et à la séparation. J’en doute. Seulement, la mort de ma mère marqua profondément mon père. Du moins pour quelque temps. Il est vrai que la vue d’un cadavre laisse rarement insensible. Oh, certes, il en avait vu d’autres. Il avait fait plusieurs campagnes militaires, et faisait partie de cette piétaille que l’on envoyait au combat sans trop y réfléchir. Mais la vue de ce corps émacié, à moitié dévêtu, gisant misérablement dans son propre sang, les jambes écartées sur un bout de chair difforme… Ce spectacle là était peu commun. Et d’un seul coup d’œil, cet homme embrassait toute la misère de cette famille qu’il avait délaissée. Et il voyait ces enfants, bien trop maigres, titubant sous le poids de sa fatigue, aux doigts abimés par les taches manuelles… Ces enfants qui étaient ses enfants. Il décida de s’occuper de nous. Et chose surprenante, il tint parole. Du moins pour quelque temps.

    Du jour au lendemain, nous nous retrouvâmes plus riches que nous ne l’avions jamais été. Notre père venait de recevoir sa solde, et n’avait guère eu le temps de la dépenser. Je n’avais jamais eu dans mes poches plus que quelques livres, ce qui déjà me paraissait exceptionnel. Il y en avait bien une quarantaine dans la bourse de mon père. Je contemplais avec avidité ces pièces si brillantes, ce trésor inespéré. Je n’imaginais pas que l’on pût gagner autant d’argent, en l’espace d’un mois. Pour la première fois depuis bien trop longtemps, nous mangeâmes à notre faim, ce soir là. Et pourtant, il y avait ce cadavre qui flottait au dessus de nous, et entre nous. Et pourtant, il y avait ce père inconnu, assis à notre tablée, auquel nous n’osions – ou à qui nous ne voulions – parler, et qui n’osait lui-même briser cette glace que son indifférence avait lentement tissée, au fil des années. Mais c’était justement cette mort, le souvenir de ce cadavre ensanglanté, de ce corps décharné qui nous reliait tous, qui traçait un fin trait d’union entre ce père malgré lui, et ces enfants misérables, ces enfants qui, tels des loups faméliques, avaient goûté aux souffrances de la liberté, et qui lorgnaient avec méfiance ce chien dodu des armées. Cependant, que pouvait l’hostilité des misérables marmots que nous étions, face à ce repas, face à ce festin qui se faisait taire ces ventres qui criaient famine, et se baisser ces regards où se mêlaient la méfiance et l’impertinence des gamins miséreux ? Alors d’un commun accord, nous nous engageâmes dans cette nouvelle vie, les uns cherchant un peu plus de confort, le dernier venu cherchant à combattre ses remords tardifs. Alors on tourna, sans trop s’y attarder, cette page des misères passées, des rancœurs enterrées. Dès le lendemain matin, nous décidâmes de réparer, de rénover toute cette maison encore imprégnée de misère et de désespoir, de souffrance et de désillusions. La tâche pouvait certes être énorme, mais peu importait : n’avions-nous pas un père pour nous protéger, pour nous guider ? Ne formions-nous pas désormais une famille unie ? Nous étions prêts à nous battre envers et contre tous, pour arracher un par un les lambeaux de ce bonheur qui nous était jusqu’ici défendu. Nous n’avions que peu de moyens, mais la bonne volonté vient au bout de toutes les difficultés, pourvu que le temps le permette. Nous apprîmes donc à manier marteau et ciseau, scie et rabot. Mon père me transmis ses connaissances militaires ; il me montra comment charger ses deux pistolets d’arçon, et comment les décharger, sur une cible quelconque. Il m’emmena à travers champs et forêts, et m’apprit à braconner et à pêcher, deux activités que tout soldat, qu’il soit terré dans une tranchée d’assaut ou en rase campagne, se devait de connaître pour subsister peut-être quelques jours de plus. Il m’enseigna toutes ces choses infimes, anecdotiques, qui font qu’un homme seul est capable de survivre là où tout autre périrait. S’amusant de l’intrépidité de notre jeune âge, il nous transmit quelques rudiments d’escrime, tandis que nous l’initions à la routine familiale, à la vie de famille. Cependant, plus que tout, nous apprîmes à nous connaître, à vivre ensemble, et à profiter tous de notre bonheur, ce qui valait bien, il faut le reconnaître, toutes ces richesses qui auraient pu nous manquer.

    Nous étions heureux, il me semble, quoique nous n’en n’ayons guère conscience alors. Mais comment reconnaître son propre bonheur, sinon, comme le suggérait la sagesse populaire, au bruit qu’il fait quand il s’en va ? Nous ne devions nous en rendre compte que bien trop rapidement, hélas. Le notre ne dura que deux ou trois semaines. Il ne nous avait guère fallu beaucoup de temps pour arriver à cet état d’insouciance, ce bel état d’insouciance qui nous faisait oublier qu’il y avait peu de temps encore, nous étions misérables, et que notre très relative prospérité ne tenait qu’à un seul fil, aux cordons de la bourse paternelle. Celle-ci avait beau se faire plus légère, nous ne nous en soucions guère – après tout, ce n’était pas vraiment nos affaires, et nous n’avions qu’à en profiter. Qu’avions-nous à réclamer de plus, d’ailleurs ? Nous mangions à notre faim, et dormions dans des lits confortables, quoiqu’ils ne soient pas de plumes. Nous avions un toit hospitalier, et un père aimant. Nous formions une famille soudée, qui ne réclamait rien d’autre que cette insouciance puérile. Si nous voulions quelque chose, nous n’avions qu’à nous démener pour l’avoir, elle n’en avait que plus de valeur. Nous n’avions guère à nous soucier de ce que l’on pensait de nous, et pensions être abrité des coups du sort : nous ne réclamions pas grand-chose, et étions à peu prêt insignifiants aux yeux des plus grands. Nous nous trompions, bien sûr, et cela n’avait rien de surprenant, mais il fallu quelques temps pour que nous en ayons conscience. Nous ne prêtâmes ainsi guère d’attention à ce chevau-léger qui vint demander notre père un soir d’automne ; nous n’avions rien à nous reprocher, et le brave homme en outre était exténué, il eut été malpoli de le mettre à la porte. Il ne resta pas plus d’une heure, refusant nos invitations à partager notre repas, et s’en fut aussitôt d’où il venait, sans prêter attention à ce que la nuit tombait. Cela resta dans nos esprits comme un simple incident sans conséquences, et bien que notre père parût plus tendu qu’il ne l’avait jamais été depuis la mort de notre mère, le repas fut fort agréable. L’affaire nous semblait classé, quoique non résolue. Ce fut pourtant le premier – et le dernier – avertissement du destin. Nous eûmes une dernière semaine de répit. Cependant, nous sentions que notre bonheur commençait de lui-même à s’étioler, comme un mauvais pressentiment. Notre père se faisait de plus en plus rare. Plus d’une fois, il revint à son foyer après avoir bu quelques bouteilles de trop. Il semblait anxieux, terrifié peut-être, mais toujours il se montrait déterminé, et essayait de se montrer aimable avec nous, transmettant frénétiquement les dernières bribes de savoir qu’il lui restait. Il paraissait attendre quelque évènement funeste. Nous mettions cela sur le compte de l’âge, seulement, nous savions qu’il était encore trop jeune et trop robuste pour mourir, et que son comportement restait un mystère à nos yeux. Finalement, ce jour vint. Il ne s’était pas même écoulé sept jours depuis la brève visite de ce cavalier solitaire. Cette fois, ils étaient six. Je m’étais posté sur le toit de la remise au bruit de leurs montures, car rarement une telle troupe était venue en ce village perdu. Je voyais mon père sortir, l’air défait, les paumes levées vers le ciel. L’escadron réduit s’était placé en arc de cercle, le pistolet levé, prêt à tirer. Je remarquai que le chien des armes était d’ores et déjà relevé. L’affaire était sérieuse. Et c’est alors que je compris. Nous n’étions rien aux yeux des puissants. Mais mon père était soldat. Sa vie appartenait au roi. Et sa présence à nos côtés, assumée au nom d’un instinct paternel, n’était, pour les juges, qu’un simple cas de désertion. La peine encourue était la peine de mort. Et je voyais cet homme qui, par amour pour les siens, avait rompu la parole, et qui maintenant, résigné, se livrait à ses bourreaux. Il ne regrettait rien. Il aurait simplement voulu avoir vécu cette vie plus tôt. Qu’importait de mourir avant l’âge, quand on avait été heureux au moins une fois dans son existence. On le fit monter à cheval, et la compagnie reprit sa route. Il ne jeta qu’un seul regard en arrière. Mais ne m’aperçut pas. Cependant, leste comme tous ceux de mon âge, je suivis les cavaliers aussi longtemps que cela me fut possible. Accroupi derrière une haie, j’entraperçu une main se refermer discrètement sur la garde d’une lame. Le premier combat qui me fut donné à voir était celui d’un déserteur qui se retournait contre ses geôliers, des soldats du roi. Le premier homme que je vis périr arme au poing était mon père.

    Il n’avait fallu que quelques semaines pour que nous nous retrouvions orphelins. Mais, somme toute, rien n’avait vraiment changé : nous n’avions rien ? Nous nous retrouvions les poches et le ventre vides. Nous n’avions ni amis, ni support ? La solitude se faisait notre compagne. La parenthèse de notre bonheur s’était refermée comme elle s’était ouverte, dans le sang et la mort. Nous n’avions de comptes à rendre à personne, il nous fallait vivre comme nous avions toujours vécu : dans la misère et la souffrance, en se débrouillant comme nous le pouvions pour grappiller quelques deniers, pour pouvoir sinon manger à notre faim, du moins tromper nos estomacs qui criaient famine. Nous n’avions guère que nos mains abimées par les travaux manuels et notre bonne volonté pour survivre, ainsi qu’un lopin de terre ingrate pour assurer notre survie. Nous nous contentions que de peu, certes, mais que d’efforts, que d’astuce il nous fallait déployer pour obtenir ce peu de chose, ces trois fois rien à quoi tient l’existence : de quoi oublier sa faim, quelques couvertures chaudes, de solides habits. Certes, la misère pousse à la débrouillardise, et je me considérais, pour ma part, comme assez habile. Mais vous êtes-vous déjà tenus droits face aux regards de ces bourgeois emplumés qui vous méprisent du haut de leur richesse et de leur bienséance ? Avez-vous déjà raclé la terre gelée de vos doigts nus, vous tenant courbés sous la bise d’hiver, glacés sous vos habits élimés, tout cela pour dérobé un ou deux choux misérables, aux feuilles flétries ? Nous étions certes libres – hélas – mais nous croulions sous le poids de notre propre pauvreté, en proie aux grelottements et aux hallucinations causée par la faim. Certes nous avions un toit, mais un toit de chaume par lequel coulait la pluie et se faufilaient les courants d’air. Certes nous avions des murs, mais des murs suintant d’humidité, des murs croulants à l’intérieur desquels les rats creusaient leurs galeries. Nous nous débrouillions comme nous pouvions, rendant de menus services ici et là, cultivant vainement notre misérable lopin de terre, braconnant et volant à l’occasion, mendiant souvent. Mais à peine cela suffisait-il pour garder la tête hors de l’eau, pour éviter la noyade. Nous nous débattions pour survivre, nous nous débattions, dussions-nous en crever. Nous n’étions plus que des bêtes, fouinant, raclant le sol pour trouver sa pitance quotidienne. Nous n’étions que des bêtes, et nous hurlions à la lune pour tromper notre faim.

    Cependant, au fur et à mesure que je grandissais, je prenais conscience de l’ampleur de notre misère, et j’exécrais alors cette vie bestiale. Je m’insurgeais contre l’injustice de ce monde, je me révoltais en lorgnant du coin de l’œil toutes ces familles heureuses, ces familles unies, et qui mangeaient à leur faim. Eh quoi, n’avions-nous pas assez payé pour avoir droit nous aussi à quelques lambeaux de bonheur ? N’était-ce pas assez que de ronger quelques morceaux d’écorce, pour tromper notre faim, seulement parce que ce soir-là ces bons chrétiens n’avaient pas été assez généreux, parce que les chiens avaient aboyé au mauvais moment lorsque je m’introduisais dans ce potager, parce que les collets n’avaient rien donné ? N’était-ce pas assez que de dormir tous dans le même lit, et habillés, que d’arracher quelques hautes herbes pour s’en faire une couche, parce que nous avions froid, froid à en mourir, et que les petits déliraient sous les poussées de la fièvre ? N’était-ce pas assez que de ramper comme des voleurs parce que nous n’étions pas assez habillés, que de baisser les yeux pour que notre misère n’importune pas ces passants trop fortunés pour avoir l’âme tranquille, que de se laisser frapper par ces garnements, car leur nom avait une noble particule, car tous les autres enfants leurs léchaient leurs bottes de cuir, et se retournaient d’un seul mouvement vers nous, qui n’avions d’autre tort que celui d’être orphelins ? N’était-ce pas assez pour avoir droit au bonheur, à ce bonheur si servile avec les nobles et les bourgeois, et qui fuyait les miséreux, comme nous fuyaient les passants, par peur d’avoir honte de leur richesse, par peur d’avoir pitié de notre pauvreté ? Eh quoi ? Il fuyait ? Il fuyait, ce misérable ? Ma mère avait-elle fuit en voyant la misère ramper jusqu’à notre porte, en voyant ses marmots réclamer une fois de plus la tétée ? Mon père avait-il fuit lorsqu’on était venu le chercher, lorsqu’il avait vu venir la mort, portant la casaque des soldats du roi, et l’ordre du juge ? Non, ma mère était morte en couche, à nos côtés. Non, mon père était mort sabre au poing, disputant l’honneur de mourir au combat. Alors quoi, il me fallait ignorer leurs exemples, me terrer, ramper, et pleurer ce bonheur ingrat, qui nous tournait ostensiblement le dos ? Ma mère aurait pu nous abandonner, mon père aurait pu passer la frontière. Mais non, ils n’avaient pas bougé, à peine avaient-ils grimacé au moment de rendre leur dernière révérence, au moment de rendre leur dernier souffle. Ainsi le bonheur nous fuyait, ce fat, ce baiseur de bourses, ce fils bâtard d’une richesse prostituée ? Qu’importait ! Je l’attraperai par le collet, et je lui ferais lécher ce crottin qui me collait aux bottes, cette croûte d’immondices et de vermine soudée à mes semelles. Je lui montrerais qu’il ne fallait pas être noble pour avoir le droit à la dignité, à l’honneur – et à la colère ! Je me ferai roi des miséreux, prince des mendiants, baron du tas de fumer, amiral des flaques de purin. Alors, ce bonheur rétif serait bien forcé de s’incliner face à moi ! Et je tiendrais parole !

    Et je tins parole, il est vrai. Je brisais la loi de l’obéissance que m’avait forgée ma mère, et je jouais du poing pour me tailler ma place dans ce beau monde rural, pour corriger ces garnements trop propres, trop heureux. Je jouais du couteau face aux plus récalcitrants, face à ces jeunes filles surtout, que je cherchais à impressionner. J’avais bien compris que le travail et la mendicité ne nourrissaient pas son homme, et encore moins sa fratrie. Alors j’outrepassais la loi, alors je volais, alors je pillais, alors je braconnais sans vergogne. La loi du plus fort n’est faite que pour faire taire les faibles, et j’avais résolu de ne plus l’être. Je m’engageais dans quelques affaires plutôt louches, qui me rapportaient plus que ce que je n’aurais gagné en une semaine de labeur. J’étais encore jeune, mais je me sentais déjà un homme ; je découvris les délices de l’alcool et du jeu, je débauchais quelques jeunes filles, me vengeant à travers elle de leurs familles bien-pensantes, de ce destin qui jusqu’alors avait persisté à me narguer. Je n’avais de comptes à rendre à personne, et réglais mes affaires par la lame que mon père avait laissée sur la table, au moment de marcher à la mort. Je narguais cette mort justement, qui m’avais pris mon père, qui m’avait pris ma mère, je m’enfuyais face aux chevau-légers pour les faire basculer dans quelque trou boueux. Jamais je ne dépassais la limite du meurtre et de l’assassinat, certes, mais j’étais tout de même devenu un vaurien, un voyou, de ceux que pourchassent les bonnes gens, disputant farouchement leur bonheur bien ordonné face à cette vie désordonnée qui menaçait leurs affaires et la morale publique. Oui, j’étais un voyou, mais j’étais fier de l’être, car je voyais se briser toutes les barrières de la société face à ma joie violente, car je voyais les passants me fuir, non pas par dédain, mais parce qu’ils me craignaient. Alors j’arrachais les lambeaux d’un bonheur artificiel au fond d’un verre où dans l’ivresse des dés, avant de sombrer dans le sommeil alors que le soleil blanchissait tout juste la campagne. Je vivais, je me sentais vivre pleinement, à une folle allure, je me jetais dans cette vie de folie corps et âme, juste pour cette impression d’ivresse de vie, juste pour sentir le temps défiler à folle allure sous les ailes sombres de mon bonheur. Je savais que je ne pourrais vivre indéfiniment d’une telle façon, et cela ne me grisait que davantage. J’attendais la chute, impatient, emporté par ma propre folie qui m’avait menée si loin, si haut, que les passants ne me semblaient plus que des figurines de bois, de misérables insectes.

    Cette chute vint peu avant mes dix-sept ans. Je me jetais moi-même dans l’abysse, de sang froid, et, à ma grande surprise, je ne tirais aucune jouissance de cette dégringolade – seulement un vague dégoût de moi-même. Ce fut une simple affaire de braconnage qui fit fondre la cire de mes ailes, qui me poussa du haut de la falaise de mes folies. A force de violer la loi pour des cas bien plus punissables, j’avais été gagné de cette insouciance aveugle qui frappe parfois les criminels. Je ne prenais plus ces précautions craintives que dictait la prudence aux âmes raisonnables. Je me considérais, dans mon délire, comme intouchable, maître des œuvres basses et prince des voleurs. Je n’étais rien qu’un mioche à peine adulte, un vaurien des campagnes, un voleur misérable. Nul ne m’avait jamais attrapé, nul n’avait jamais pu prouver mes méfaits : je pensais que ces cordes que l’on tresse pour les condamnés à mort ne se refermerait jamais sur ma gorge, que je resterai toujours ce voyou que l’on ne peut saisir, et qui toujours nargue ses poursuivants. Je me trompais. Je me voyais, tel un Icare maudit, surplombant les hommes et leurs lois, surplombant de bien haut le bagne et la potence. Je ne prêtais pas attention à ce soleil qui, précisément, se reflétait sur le canon de ce pistolet pointé sur moi. Ce pistolet tenu par un garde forestier dont j’avais, par malheur, connu la fille d’un peu trop près. Je me tenais là, abruti, ne sachant trop que faire, tandis que je lisais dans son regard triomphant l'immonde jouissance de la vengeance. Moi, le voyou, moi, le misérable vaurien, je me trouvais, d'un seul coup, maintenu sous l'inflexible botte de l'ordre public, comme un de ces cafards que l'on s'apprêterait à écraser sans pitié. J'étais l'indésirable, j'étais cette vermine dont il fallait se débarrasser : d'un seul coup, je me retrouvais à la merci de tous ceux que j'avais méprisé, et qui m'avaient haï. Je ne savais que faire, hébété, comme assourdi par ce coup du destin. Je voyais cette gueule béante, prête à cracher le feu et le fer, prête à me réduire à néant, et je ne savais que faire. J'avais joué, j'avais perdu. Il n'y avait plus aucun espoir. Les preuves étaient là, accablantes, se dressant sévèrement face à moi, comme se dresseraient sans doute bientôt les juges à la robe austère, dans leurs prétoires. Les perspectives de fuite, elles, se voyaient gommées par ce canon pointé sur moi, menaçant. Je ne risquais pas la mort pour une simple affaire de braconnage, non. Cependant, qu'y avait-il de pire que d'avoir l'épaule flétrie par la fleur de lys des galériens ? Qu'y avait-il de pire que cette lente mort endurée sous le soleil méditerranéen, enchaîné au banc des galères ? Je ne tiendrais pas longtemps, cela, c'était certain. J'allais mourir. Il n'y avait pas d'autre issue. Et pourtant, mes parents n'avaient-ils pas choisis eux-même leur propre voie au moment-même de mourir ? Ne pouvait-on pas choisir au moins sa mort, lorsqu'on voyait ses longs bras décharnés se tendre vers nous pour nous emmener dans ses domaines infinis ? Mon père n'avait même pas un misérable pistolet lorsqu'il s'est jeté sur ses geôliers. J'avais le sien. Chargé. Délicatement posé au fond de ma sacoche. Alors je me mis à sourire à ce misérable qui croyais m'avoir à sa merci, qui pensait pouvoir enfin goûter à son ignoble vengeance. Mais il aimait trop l'ordre public et la morale pour m'écraser lui-même. Il pensait être au dessus du simple meurtre. Il voulait que ma condamnation soit publique, et exemplaire. Il voulait écraser toutes ces mauvaises graines semées un peu partout en me traînant, seul, désarmé, jusqu'aux fers du bourreau qui devrait me marquer. Voilà quel était le prix de leur conscience. Il fallait que ce soit propre, dans les règles. Ils ne voulaient pas que mon sang les éclabousse, ils laissaient faire les basses œuvres à d'autre qu'eux. Mais moi, je n'était pas ce genre d'individu. Moi, je me débrouillais seul, sans demander de comptes à quiconque. Moi, je me moquais de tâcher mes habits du sang de mes ennemis, s'il le fallait, moi je retroussais mes manches et plongeais moi-même mes mains dans les tripes, je suais gouttes et sang pour accomplir ma tâche. Seul. Sans obéir à ces lois absurdes, à ces morales pesantes. J'étais libre, et je l'assumais pleinement. Eux n'étaient que les prisonniers d'une autre volonté. Ils étaient limités par l'hésitation et le poids gênant de cette conscience. Ils ne pouvaient m'attraper, car cela aurait été se salir les mains. Moi, je pouvais mordre, sans même penser à ce goût acide et amer de la crasse et de la sueur suintant sur les dents, sans même prêter attention à cette odeur métallique qui vous frappe les narines, celle de ce sang coulant dans votre gorge. Alors oui, je souriais face à cette mine revêche, qui imaginait déjà ma tête plantée en haut d'une pique, je souriais face à cette arme bien trop propre qui jamais ne verrait son canon sali par la poudre brûlée. Il se voulait menaçant, il n'en était que plus pathétique. Il se tenait à dix pas de moi, certain de son triomphe, enlaidi par une satisfaction toute bourgeoise. Je le voyais, tout nimbé de cette gloriole infâme, prêt à déclamer quelque parole méprisante, qu'il répéterait à tous comme preuve de sa victoire. Les mots des vainqueurs. Il n'y a rien de plus laid, de plus méprisable, que ces mots de haine, de mépris, jetés en toute impunité à une personne déjà humiliée, et qui ne peut plus se défendre. Mais il pouvait me cracher son venin, je n'étais pas mort, je me tenais encore sur mes deux jambes. Je pouvais lui répondre, moi, je n'avais pas encore les pieds et poings liés face au juge, au bourreau, et à tous ces geôliers sans âmes, vendus au plus puissant. Je ne sais d'ailleurs même plus ce qu'il me lança alors. Je ne lui prêtais aucune attention. Je me contentait de me défaire de ces deux lièvres pendus à mon épaule, qui gênaient mes mouvements. Je déposais cette sacoche de cuir à mes pieds, sans qu'il n'osât m'interrompre, trop surpris de ce que je n'oppose aucune résistance, que je ne fasse pas une ultime révérence orgueilleuse, comme avaient sans doute autrefois l'habitude de le faire les criminels. Mais je n'étais pas un criminel. J'avais les deux pieds sur terre. Et j'espérais qu'ils y resteraient encore longtemps. Alors me redressant, je plongeai mes yeux dans les siens, et j'y lisais encore ce triomphe nauséabond, cette certitude orgueilleuse, tandis qu'il percevait à peine ma nouvelle détermination, la froideur de mon regard. La froideur d'un homme prêt à tuer. Et qui était en mesure de le faire. J'étais en mesure de le tuer. Tandis qu'il fixait avec curiosité mon briquet à amadou, que je venais d'allumer, j'armais discrètement le chien de mon pistolet. Ma mèche était déjà placé, l'amorce aussi. L'arme était chargée. Nous étions à armes égales. Je le vis douter avant même qu'il ne me voit ainsi armé. Il y avait quelque chose d'inquiétant dans mon allure, peut-être. Il ne comprenait toujours ce qui se passait lorsque je me mis de profil, à quinze pas de lui. Alors seulement, il vit l'éclat de l'acier. Alors seulement, il prit peur, releva légèrement son arme pour mieux me mettre en joue. Mais son bras trop gras tremblait, la sueur coulait sur ses tempes. Lentement, je mettais le feu à ma mèche, ignorant cette homme trop consciencieux qui me menaçait vainement, ignorant tout cette ordre balayé par la résolution que j'avais de survivre. Alors seulement, lorsque je sentis l'odeur de l'amadou brûlé, je le mis en joue à mon tour, droit, le menton haut, cassant légèrement mon bras pour absorber le recul de l'arme. Nous étions deux, l'un fasse à l'autre, parés comme pour un de ces duels si beaux, si héroïques. Deux duellistes habillés en hommes du peuple, deux duellistes puant la sueur et la crasse, prêts à se tuer pour deux misérables lièvres, et une fille déshonorée aux yeux de ses parents. Deux hommes prêts à se tuer pour ces misérables trophées de chasse, prêt à se battre dans la poussière d'une route défoncée pour jouer le devenir d'une misérable petite frappe. Deux hommes qui n'avaient jamais tué, dont le sens de l'honneur se serait bien permit ces petits soufflets sans grande valeur pour des hommes ne vivant qu'au prix de leur sueur. Qu'importaient deux lièvres, qu'importaient les amitiés trop tendres de deux gamins, qu'importaient ces petits méfaits, ces pieds-de-nez à l'ordre public ? Oui, qu'importait tout cela, quand on cherchait juste à se débattre pour vivre, pour survivre dans la fange de ce siècle, avec ses propres armes, pour avoir au moins la satisfaction d'avoir existé au moment de basculer dans la tombe ? Peut-être pensais-je à tout cela, à toute la vanité de cet affrontement ridicule, à tous ces mouvements pour pas grand chose, au final. Peut-être. Mais j'en doute. Et puis, lorsque le coup partit, lorsque le recul déboîta presque mon épaule, lorsque je vis mon premier adversaire mordre la poussière, pour lécher son propre sang, alors que la fumée de la poudre brûlée ne s'était pas encore évaporée, je fus pris d'une peur terrible, la peur d'avoir tué un homme, la peur d'avoir commit un meurtre, d'être soi-même devenu un assassin. Tout sombrait avec cette balle peut-être trop bien ajustée, peut-être fatale à cet ennemi imprévu. Alors il ne restait qu'à fuir, fuir à tout prix, fuir les soldats, les messagers, tous ceux qui auraient pu me reconnaître, fuir là où on ne pourrait me trouver, fuir pour se perdre, se perdre soi-même, pour pouvoir enfin oublier l'horreur de ce cri qui s'élevait sous les frondaisons encore humides de la rosée matinale, ce cri déchirant qui retentissait encore et encore, alors même qu'il s'était sûrement éteint depuis longtemps dans un dernier râle. Je n'avais rien de mieux à faire, j'emportai tout ce que je pouvais, tout l'or qui me restait, et fuis donc, vers la capitale, pour me mêler à cette foule immense, cette foule bigarrée où l'on ne saurait jamais rien de moi, ni de mon passé. Ainsi filais-je, ventre à terre, évitant les auberges et les relais de poste, voyageant de préférence la nuit pour passer inaperçu de tous, au cas où mon propre passé, égaré sur la route, en viendrait à me croiser et à me reconnaître, fatale erreur qui m'eut entraîné jusqu'au gibet. Ainsi arrivais-je, exténué, après trois semaines de marche, aux portes de la capitale.

    Je n'étais qu'un misérable provincial, qui n'avait, jusqu'ici, guère voyagé. Dans ma sottise, je me la figurais comme semblable à cette ville poussiéreuse où j'étais né, et où j'avais l'habitude de voir ces pauvres bergers, aux faces burinées et rougies par les lampées d'alcool, mener des agneaux faméliques que l'on avait arraché à leurs mères. Après tout, je ne faisais que comparer les petites choses aux grandes : je savais les chiots semblables à leurs mères, les chevreaux semblables aux chèvres. Et cependant, cette ville-là surpassait toutes les autres, elle possédait cette splendeur royale que nulle autre ne possédait, et qui peuplait la moindre ruelle, la moindre petite cour, fut-elle celle d'un bouge infâme : le chêne ne surpasse-t-il pas les roseaux rachitiques par sa simple majesté ? Égaré, seul, je déambulais au hasard dans ce dédale de rue, je me fondais dans cette foule parisienne si dense, si vivante, une foule comme je n'en avais jamais vu auparavant. Je regrettais certes de n'avoir pas quitté ces campagnes insipides plus tôt, et ce n'était que poussé par un motif bien grand que je m'étais enfin décidé à prendre la route de l'exil : cette liberté, que j'avais tant poursuivie et qui s'était toujours dérobée face à moi, j'espérais la saisir en me fondant dans cette foule parisienne, j'espérais bien l'attraper par surprise ! Eh quoi, il était bien vrai que, tant que j'étais au service de ma famille, de mon frère et de mes sœurs, j'avais toujours les mains liées, et il s'en trouvait toujours pour glisser leurs doigts dans mes poches pour y dérober le fruit de mon labeur ! Tandis qu'à Paris... A Paris j'étais libre, sans Dieu ni maître, sans foi ni loi ! Qu'importait de tricher au jeu, puisque l'on pouvait à tout moment se fonder dans la foule, disparaître en un clin d’œil et perdre ses créditeurs dans le dédale de ruelles de la capitale. Je n'avais d'autre fardeau que le poids de ma conscience et celui de quelques pièces dans mes poches, et il faut bien reconnaître que, bien que je ne fus pas alors bien riches, ces dernières me semblaient encore bien plus lourdes. J'étais donc insouciant, heureux d'être dans cette ville incroyable, où fourmillaient les comploteurs à la petite semaine et les tire-laines, où foisonnaient ces amants malhonnêtes et ces nobles filous, ces mendiants astucieux et ces voleurs plutôt adroits. J'apprenais à les connaître, j'allais de bouge en bouge, inspirant cet air âcre, cet air des cités dont j’emplissais mes poumons, avant de pousser une nouvelle porte et de rechercher d'autres joueurs. Car j'avais été saisi, il faut le reconnaître, du démon du jeu, de cette folle passion qui nous saisit lorsque la chance et la malchance se côtoient, où l'on se croit maître de son destin et l'égal des dieux, alors qu'une simple carte ou un simple lancer de dés suffisent à vaincre notre bonne fortune, à voiler notre bonne étoile. Je gagnais et je perdais alternativement, mais jamais je n'osais m'arrêter de jouer : et si le prochain coup était le bon ? Et si un revers de fortune m'offrait et la gloire, et la richesse ? La fortune et si capricieuse, après tout ! Alors on rebattais une nouvelle fois les cartes, alors on relançait les dés, et quels que soient les résultats, on s'exclamaient, on ne voulait pas lâcher, et, tels des possédés, le diable au corps, nous continuions, encore et encore, jusqu'à ce que les étoiles s'éteignent, les unes après les autres, jusqu'à ce que nos yeux, fatigués par ces longues heures de veille et de jeu frénétique, soient blessés par les premières lueurs du soleil. Alors on réglait ses comptes, et on disparaissait, rapidement, dans les étroites ruelles de la capitale. Alors j'errais longtemps, m'imprégnant de cette multitude d'existences que j'entrecroisais, au hasard des rencontres, m'imprégnant de ces vies qui foisonnaient dans les cours et les ruelles, sur les places et dans les grandes rues commerçantes. Alors je me sentais parisien, alors je me sentais vivre en harmonie avec toutes ces pulsions qui agitaient la capitale. Puis je m'échouais dans quelque tripot, et, après quelques verres, j'allais enfin m'échouer dans quelque immonde paillasse, et ce jusqu'à ce que les gargouillis de mon ventre me réveillent. En quelque sorte, je menais la belle vie, du moins c'est ce qu'il me semblait. J'étais libre, je découvrais avec passion les plaisirs de la capitale, je jouais avec frénésie. Je m'étais ainsi forgé un univers où la volupté se mêlé à la folie, où la misère me libérait de toutes les étreintes pour me faire roi d'une cité qui n'en n'auraient jamais, seigneur de terres qui n'avaient pas de maîtres. Ce n'était pas vraiment une vie que je menais là, tout juste une folle sarabande, qui m'emportait chaque soir, pour me laisser épuisé au petit matin, et à nouveau me reprendre dès lors que le ciel s'embrasait sous les feux du soleil couchant. Je vivais pour dix, je mangeais comme un roi, buvait comme un maître du carnaval, j'embrasais ma propre vie pour mieux l'étreindre, pour mieux sentir le sang pulser dans mes veines, pour sentir cet air chargé des effluves d'alcool et des chandelles de suif gonfler mes poumons. Je voulais sentir la fatigue alourdir mes membres, piquer mes yeux pour avoir au moins la satisfaction de ne pas avoir perdu un seul instant de ma vie. Je voulais voir le soleil se coucher, puis disparaître derrière ces toits d'ardoise pour être certain que cette nouvelle journée, cette nouvelle nuit m'appartiendraient bien. Je voulais être de toutes les parties, goûter à tous les alcools, à tous ces infâmes tords-boyaux et ces piquettes infâmes pour ne pas perdre une seule saveur, une seule occasion. Je voulais devenir fou, m'enivrer de cette vie pour mieux sentir cet enchevêtrement de chairs, de muscles et de nerfs qui formaient cet individu que j'étais, pour mieux jouir de ma raison et de mon existence, pour laisser exploser toute cette humanité à la face du monde. Je jouais alors même que la lune n'osait se montrer dans le ciel de ces ruelles étroites, je jouais à la lueur de ces lanternes aux verres encrassés, frénétiquement, convulsivement. Tant pis si je devais tout perdre, tant pis si toutes les chances étaient contre moi. J'étais invincible. J'étais vivant. J'aurais même, si l'occasion s'était présentée, joué mon âme avec le diable. D'ailleurs, c'est à peu près ce que je fis. Je ne sais même plus dans quel tripot je me trouvais, de toute façon, ils se ressemblaient tous à peu près. Partout, c'étaient les mêmes visages, les mêmes odeurs, les mêmes pas feutrés, cette même folie qui embrassait les regards. Je revois encore ce visage chafouin, ces mains trop fines pour un homme du peuple, ces yeux trop petits, trop sombres, mais brillants d'avarice et de malignité. Il n'avait jamais manié d'outil, il n'avait jamais remué la terre, celui-là. D'ailleurs, il portait la livrée des cardinalistes, et une rapière à son côté. Je n'avais jamais joué avec un noble, mais celui-là semblait apprécier les plaisirs vulgaires et était possédé par le jeu. Nous l'étions tous, nous les démons de la nuit. Je ne l'aimais pas, instinctivement, et pourtant, jamais je ne l'avais remarqué ni même vu auparavant. Mais il y avait ces gestes convulsifs, cette folie dans le regard, cette maigreur inhabituelle et cette face de rongeur qui immédiatement le rendaient antipathiques, qui immédiatement en faisaient un adversaire face auquel on se serait damné au jeu. La victoire n'importait peu, mais je tirais une ignoble satisfaction de cet acharnement à le poursuivre, à le combattre, à le sentir céder sous mes coups. Peu importait de l'écraser comme un vers, il fallait qu'il eut souffert de l'affrontement, qu'il eut sentit le désespoir s'emparer de lui, sa chance se retirer lentement, comme un poison que l'on aspirerait par la plaie. J'étais jeune, il était noble, nous étions tous deux possédés. Nous jouions plus qu'avec les cartes, la chance et la malchance. Nous jouions avec la mort, cette mort qui était toujours si proche, que nous avions tous deux connu, je le devinais. Nous la côtoyions lorsque nous jouions, et en tirions une jouissance infâme. J'avais été en verve ce soir-là, lui n'avait que très peu gagné. Les autres joueurs s'étaient retiré, et formaient un cercle autour de nous, fascinés pour ce couple de démons, prêt à tout abattre pour écraser l'autre. Je n'étais pour lui qu'un jeune vermisseau sans expérience, je le considérais comme un ignoble remueur de fange aux mains blanches. La nuit avançait sans que nous nous en rendions compte. Je perdais. Mais cependant, plus je perdais, plus je m’agrippais au jeu. Je ne pouvais pas perdre. C'était impensable. Le prochain coup serait le bon. J'en étais intimement convaincu. Je agrippais comme un forcené, mes pupilles dilatées embrassaient la situation d'un seul coup d'oeil, mais je continuais, encoe et encore. Il était impossible de s'arrêter. Impossible de ce coucher face à celui-là, face à un être aussi ignoble. Je sentais sa jouissance, nous étions tous les deux fous. Rien n'aurait pu nous séparer de ces cartes maudites, de ce jeu du diable. Les parties s'enchaînaient, mes maigres richesses fondaient comme la neige au soleil. Mais il fallait continuer. Nous ne pouvions que fuir vers l'avant. Nous étions deux chiens, se combattant à mort, roulant dans la poussière, se mordant avec une furie bestiale. Et lorsque j’eus tout perdu, jusqu'à ma propre veste, je regardais la table, je regardais mes cartes, hébété. Cela avait un goût amer de fin, de défaite. Mais non. Nous devions continuer. Nous ne pouvions nous arrêter maintenant. Pas maintenant. J'avais compris toute sa stratégie, je comptais bien retourner d'un seul coup de main toute la situation, démonter tout son jeu ! Le prochain coup serait le bon. Mais je n'avais plus rien à jouer. Il releva légèrement la tête lorsqu'il me vit cesser le jeu, malgré moi. Il comprenait parfaitement la situation, il en jouissait. Mais il ne voulait pas s'arrêter là, lui non plus. Il sentait que je n'étais pas encore vaincu, que, même dépouillé, je me dressais encore face à lui. Et il n'aimait pas cela. Alors nous mîmes en jeu tout ce qu'il me restait. Mon propre corps. Ma propre personne. Et nous abattîmes encore nos cartes, cette fois peut-être plus lentement. Nous sentions que le jeu nous dépassait cette fois-là, que l'enjeu était trop important. Mais nous jouions tout de même. Et lorsque les dernières cartes furent posées sur la table, au milieu de la crasse et des tâches de vin, alors même que le soleil entrait timidement par les fenêtres aux carreaux jaunis par la saleté, alors je m'avouais enfin vaincu. Je m'étais perdu. Il avait gagné. Je lui appartenait. C'est ainsi que j'entrais au service de Monsieur de Morville.

    Son service n'était pas le meilleur qui soit, il faut bien le reconnaître. Il jouissait pleinement des privilèges de sa classe, et ne manquait pas de rappeler sa supériorité sur moi. Je troquais ma folle liberté pour me plier aux caprice d'un être cruel et corrompu, qu'il fallait suivre dans les plus sombres ruelles où il traitait avec la pire vermine qui soit, et dans les plus beaux palais où il tissait ses toiles sans pitié pour ses maîtresses et ses débiteurs. Il se plaisait à me frapper, et à me ridiculiser en public, et ses jeux n'avaient pour seule limite que son imagination, qui était malheureusement féconde dans ces cas-là. Chacune de me plaintes, le moindre de mes cris, la moindre larme versée était pour lui la source d'une jubilation sans limite, et le plus bel encouragement qui soit. Alors il poursuivait, encore et encore, plongeant avec délices ses yeux dans les miens pour y lire la rage qui dévorait mon cœur. J'étais encore un solide gaillard, et cependant, il éprouvait mes limites avec une immonde satisfaction. Je rêvais de planter un poignard acéré dans ces chairs flasques, et chacune de mes promesses de meurtre le faisait jouir d'un plaisir malsain, car il se savait inattaquable, de part sa haute naissance et son service auprès du cardinal. La moindre de mes tentatives, réussie ou échouée, m'aurait envoyé à l’échafaud avec plus de sûreté que le soleil se lève à l'ouest chaque matin. Alors j'endurais, en silence, alors je me retournais contre lui lorsque j'étais dispensé de son office, et je tentais alors, pour quelques heures, de rattraper tout le temps perdu, d'oublier toutes les brimades pour profiter un peu de cette misérable existence. Et, lorsqu'il s'acharnait sur quelqu'un d'autre que moi, lorsqu'il poursuivait de misérables demoiselles ou rouait de coups quelque pauvre garçon d'écurie qui avait eu la malchance de lui déplaire, alors je me vengeais délicatement en apaisant leurs souffrances, en partageant leur peine, en les détournant de la rage de ce maître fou de cruauté. C'était là un modeste triomphe, peut-être, mais le moindre des sourires arraché à ces victimes me paraissait le fruit d'un combat héroïque. Alors je pouvais m'en aller l'âme plus légère, offrant ma nuque aux brimades qui ne tarderaient pas, misérable ombre brune suivant ce loup noir, misérable chien battu claudiquant auprès de son maître. Mais cela ne pouvait durer, je le savais. Il y avait encore trop de ces âmes fières qui n'hésitaient pas à tirer le fer lorsqu'on leur déplaisait, et Monsieur de Morville déplaisait assurément à beaucoup de monde. Il était fine lame, peut-être, mais j'attendais avec impatience celui qui se montrerait plus adroit, plus rapide, plus fort. Et il vint. C'est d'ailleurs au petit matin, sur un pré désert, que je fis connaissance d'Athos. L'homme était mutique, mais son acier parlait pour lui. Il fit définitivement taire cet homme infâme, que j'avais eu le malheur de servir.

    Je n'avais plus le moindre sou vaillant sur moi, je n'avais nulle part où aller, je n'avais plus de maître, plus de situation. Alors même que le corps de de Morville était encore chaud, je lui offrait mes services. Je ne sais pourquoi il accepta. Toujours était-il qu'à présent, j'étais valet d'un mousquetaire du roi. Et que cela n'était pas pour me déplaire, d'autant plus que mon nouveau maître avait bonne mine. Je devais rapidement apprendre à le connaître.
    Nous étions alors au mois de mai – ou juin, peut-être, mais cela n'a pas vraiment d'importance. J'étais bon vivant, il me paraissait plus austère qu'un moine. Mais moi, qui, déjà malgré moi, me sentais attaché au mousquetaire, j'enrageais de le voir végéter dans ses appartements, de rester toute la journée les volets clos, de ne recevoir ni d'aller visiter personne, me tenant par la même occasion prisonnier à son service. Le printemps était particulièrement doux cette année-là, mais je ne pouvais sortir, je ne pouvais profiter des plaisirs simples de la vie. J'étais enfermé là, bêtement, ne sachant trop que faire, n'osant rompre le silence qui s'était installé dans ces lieux, cherchant quelque activité à faire mais sombrant bientôt dans ce mortel ennui. Alors je décidais coûte que coûte de le sortir, de lui changer les idées, de lui faire respirer un nouvel air, de lui faire goûter les délices de la capitale. Je connaissais mille places attrayantes, je connaissais parfaitement la capitale, je lui offrais de le guider, il pouvait bien se confier à moi, je lui étais entièrement dévoué ! Dame, c'est qu'il m'avait débarrassé d'une véritable plaie, à mon tour de lui rendre la pareille ! On n'avait pas idée d'être triste lorsqu'on était jeune, beau, prometteur, et que par surcroît la capitale s'offrait à vous sans nulle résistance ! Il n'y avait qu'un chagrin d'amour qui pouvait le rendre ainsi mélancolique, il me semblait – j'en avais bien connu aussi dans le temps, je m'y connaissais quelque peu ! - mais quoi, l'amour ne tue pas un homme, il était bien vigoureux, il aurait été dommage de se laisser dépérir ! Et puis, comme le dit le proverbe, une de perdue...

    Le proverbe devait rester amputé de son hémistiche, pour ma part, ma mâchoire était bien trop endolorie pour pouvoir articuler la seconde moitié. Le mousquetaire avait la main lourde. Je venais de m'en rendre compte, alors que je venais de franchir à mon insu une mortelle limite. Il me frappa violemment cette après-midi là, ses coups redoublaient, mais il me frappait avec une telle froideur, une telle méthode, que cela en devenait plus effrayant que les coups eux-mêmes. Pas le moindre cri de rage ne lui échappa, sa respiration resta régulière du début à la fin. Il frappait, lentement, avec rigueur, et moi, je n'osais pas même me protéger, tant il me terrifiait. Qu'y avait-il de plus terrible que cette face de marbre, ce regard dur entièrement dénué d'émotions. Il se dressait debout face à moi, j'étais recroquevillé dans son ombre, et il me frappait, encore et encore, plus terrible encore qu'un roi, plus terrible encore que ces représentations des dieux d'autrefois. Je ne savais quelle force l'entraînait, quelle souffrance délivrait ces coups, mais elles étaient si démesurées que je me mis à geindre misérablement sous les coups, moi qui pourtant en avait vu d'autres. Et pas la moindre étincelle de pitié ou de colère ne venaient éclairer ce regard d'airain, tandis qu'il me frappait, encore et encore, et son calme, et la violence de ses coups le grandissaient démesurément, jusqu'à ce que sa stature occulte le reste de la pièce. Impuissant, je ne pouvais que subir, encaisser encore et encore, jusqu'à ce que ma chair crie, jusqu'à ce que ma peau se déchire, que le cartilage se brise, que le sang se répande. Alors brusquement il s'interrompit, et ce calme soudain était plus terrible encore que cette pluie de coups.

    Il but beaucoup ce soir-là. Encore amoché, je le servais sans dire un seul mot, comprenant le sens du moindre de ces coups d’œil. A boire. Encore et encore. J'ignorais ce qu'il cherchait à noyer ainsi dans l'alcool. Je ne cherchais pas à le savoir. Je le servais en silence. Encore et encore. Et lui buvait, en silence, encore et toujours. Jamais je n'avais vu quelqu'un boire de cette façon, jamais je n'avais vu personne ingurgiter autant d'alcool et se tenir toujours aussi droit, le regard toujours aussi dur, comme si je ne lui versais que de l'eau claire. Il buvait bien plus que tous les misérables qui erraient dans les tripots, et pourtant, il y avait une telle noblesse à le voir vider verre après verre, et se tenir toujours aussi raide ! Il y avait tant de beauté dans cet homme que l'on devinait brisé par le chagrin, dont on devinait la raison brisée par la folie et l'alcool, et qui pourtant restait toujours de marbre, n'en laissant rien paraître. Il était aussi beau que le chêne de la légende, se dressant toujours fier tandis que le vent soufflait en bourrasques, se tenant toujours droit face à la tempête tandis que les roseaux ployaient piteusement, et qui préférait être vaincu par les éléments en furie plutôt que de ployer l'échine, plutôt que de s'incliner face à son malheur et à ces puissances étrangères. Oui, il y avait plus que de la fierté ou de la noblesse dans cet homme. Il y avait du panache, jusque dans sa façon de vider les verres, puis les bouteilles, les unes après les autres. Je crois que c'est dès cet événement que je devins véritablement son valet. J'ignorais où cela me mènerais ; sans m'en rendre compte, je me pliais à sa loi du silence, et je ne gardais de l'ancien Antoine Gauthier que l'efficacité, l'agilité, la débrouillardise. A présent, je suis Grimaud le mutique, Grimaud le fidèle. Je suis cette ombre qui suit l'Histoire, cette ombre qui arme les mousquets des héros, cette ombre qui porte les billets confidentiels, dresse le guet pendant les heures froides de la nuit. Cette ombre qui endure les mêmes souffrances que les plus braves des gentilshommes, sans jamais s'en plaindre, sans avoir même la satisfaction de laisser peut-être un jour sa paraphe dans les livres, de laisser sa marque dans l'Histoire. Mais peu importe, si l'on côtoie les puissants, si l'on assiste aux plus héroïques affrontements, si l'on voit se faire et se défaire les fils de maintes intrigues, et que c'est un homme noble d'esprit que nous suivons, et qui écrit lui-même de la pointe de son épée l'histoire des rois et de leurs gentilshommes. Je suis Grimaud, ombre mutique au service de plus grands que lui. Je suis Grimaud, à votre service.

    Dame, c'est que vous m'avez bien fait causer vous autres ! Je n'en avais plus l’habitude, je dois bien l'avouer. Mais bon, maintenant, vous savez tout de moi, n'est-ce pas ? Il est grand temps de se taire, et de passer à l'action, enfin ! Le silence est propice aux grandes œuvres, taisons-nous, et entrons en scène.


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MessageSujet: Re: Antoine Gauthier, dit Grimaud Ven 31 Aoû - 11:08

Bon... Je suis obligée de te le dire je suppose ? Mince, je suis pas sûre de pouvoir le faire en mettant les mots justes sur ce texte. J'ai adoré ta fiche. Tu devrais écouter Brel plus souvent, même si ça te rend taré, ça te réussit. C'était merveilleux. J'ai eu beaucoup de mal à me sortir de ma lecture pour venir me moquer de toi, alors c'est dire. Je m'attendais à prendre beaucoup de plaisir à lire ta fiche, je sais un peu comment tu écris, mais c'était encore mieux que ce que j'avais imaginé. Chapeau sale roux, je me sens devenir un misérable asticot pour le coup. Tu as maté le mouton. Je suis impressionnée par ce que tu as fait de ce personnage. Maintenant, si tu veux bien, je vais arrêter d'écrire, parce que je ne veux pas être responsable de ce que je pourrais dire.



Félicitations à toi, homme du peuple, tu es validé ! Tu vas pouvoir te faire ta place à Paris - et pourquoi pas, dans l'Histoire !

Mais avant de te laisser aller vers ta destinée et de grandes aventures, voilà quelques endroits qu'il faudrait que tu ailles vite visiter :
✘ Viens te faire quelques amis par ici !
✘ Commence donc à rp par !
✘ Ne laisse personne te prendre ton portrait, viens le recenser deça !
✘ Viens te trouver une maison dans ce sujet !
✘ Ne reste pas sans rang ! Viens en demander un céans !


Mais que je ne te reprenne pas à raconter que je t'ai torturé. Ou je recommence. Devil




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MessageSujet: Re: Antoine Gauthier, dit Grimaud Ven 31 Aoû - 11:19

Bienvenuuuuuuuuuuuuuuuuuuuu à toi cher Grimaud !!! cheers

Amuse toi bien parmi nous ! Very Happy (Nous sommes juste des fous, c'est pas bien grave tu sais ! Razz )



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MessageSujet: Re: Antoine Gauthier, dit Grimaud Ven 31 Aoû - 11:28

La vache, quelle fiche o.o Chapeau bas m'sieur le valet, quel personnage tu en as fait dis donc ! ** ** ** Il va donc impérativement falloir que je vienne faire un tour sur ta fiche de liens, c'est pas possible autrement What a Face BIENVENUUUUUUUUUUUUUUUUUE PARMI LES FOUS, cher Yves/Grimaud, en espérant te croiser prochainement sur le flood ou au détour d'un rp What a Face
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MessageSujet: Re: Antoine Gauthier, dit Grimaud Ven 31 Aoû - 17:07

Beh... C'est qu'on m'en a fait bouffer pour que je la fasse... N'est-ce pas Thotos ? Enfin, heureux que ça vous plaise quand même, j'ai disjoncté plusieurs fois en l'écrivant, alors... Smile

Enfin, si vous êtes fous... Alors ma place est parmi vous ! What a Face

Et Aliénor, au plaisir de faire un lien et de RP ! C'est la première fois que je joue sur un forum d'un tel standing, alors forcément, je ne peux rien refuser... Smile Bon, faut quand même que je crée ma fiche de liens alors.

Thotos, rassure-toi, je suis encore loin de te mater... Le plus taré de mes RPs n'égalera jamais tes bêlements lyriques ! Bon, quoi qu'il en soit, tu pourras toujours me torturer, tu le sais bien..
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MessageSujet: Re: Antoine Gauthier, dit Grimaud Ven 31 Aoû - 17:22

Le prochain qui m'appelle Thothos, je lui fais du mal. Beaucoup de mal.

Si tu as besoin d'aide pour t'adapter à ce système, n'hésite pas. Je mets mes bêlements - lyriques ou pas - à ton service. Slurp !




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MessageSujet: Re: Antoine Gauthier, dit Grimaud

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Antoine Gauthier, dit Grimaud

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